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La statue – Paris / La Baule

 

 

La statue

 

“J’étais entré par désœuvrement chez un de ces marchands de curiosité dits marchands de bric-à-brac dans l’argot parisien.”

Le Pied de momie, Théophile Gautier.

Je suis médecin à l’hôpital psychiatrique de la prison de F. Je m’occupe des malades, je les écoute et les soigne tout en rédigeant une thèse sur les maladies mentales en milieux carcéraux. Il y a un mois de cela, j’ai retrouvé dans la poubelle d’un homme qui s’est donné la mort une lettre assez étrange que mes supérieurs avaient cru bon de jeter. Je l’ai entièrement lue. La voici. Jugez vous-même et ensuite, nous pourrons peut-être en parler.

À ceux qui trouveront mon corps

Je ne veux plus… je ne peux plus vivre ici. Les paroles s’étranglent dans ma gorge et tandis que d’une main tremblante, je trace ces lettres noires sur le papier, mon âme s’enflamme de bonheur à l’idée de La revoir.
Détresse abyssale, joie fulgurante… les mots me manquent pour exprimer ces mouvements excessifs et contradictoires qui déchirent mon cœur. Je passe du rire aux larmes, je hurle en silence dans ma solitude… et l’instant d’après, apaisé, délivré, je ne pense plus qu’à Elle, ma colombe amoureuse… Dans cette vie, les heures qui s’égrènent sont inconsistantes et rien ne me sert de rester là, inutile, vide, à attendre que le temps passe.
Je ne vous supplierai pas de me laisser partir, Êtres sans cœur, car je veux avoir le dernier mot, et le choix de ma mort me semble un sort infiniment plus doux que cet enfermement dans lequel vous me maintenez injustement. Messieurs les Médecins, vous ne verrez pas ma raison se perdre dans les filets de vos conspirations ! Et ne soyez pas tristes, hypocrites que vous êtes, je suis plus heureux là où je me rends, auprès de Celle qui comble chacune de mes attentes !
Je vous avais fait confiance. Je croyais que vous me comprendriez. C’est pourquoi je vous ai parlé. J’ai vu vos airs consternés, vos sourires à demi esquissés et ces regards graves derrière vos lunettes. Ce sont ces mêmes sourires et ces hochements de tête qui m’ont achevé.
Ici, chaque instant m’est trop pénible. J’éprouve une douleur que personne n’est en mesure de soigner. J’ai beau avoir suivi vos prescriptions médicales, aucune des substances que j’ai avalées ne m’a rendu la joie. Tout ce que vous avez fait n’aura servi à rien.
Je suis si seul et je me sens si las qu’il ne faut pas que vous cherchiez à me retenir car Elle m’a demandé de la rejoindre. C’est pourquoi je suis prêt…

Mais avant de quitter ce monde, je veux que vous sachiez; je dois tenter une dernière fois de vous convaincre de Son existence. Elle n’est pas le fruit de mon imagination car Elle est venue à moi aussi naturellement qu’une amie de longue date, qu’une sœur adorée. Malgré votre refus de l’évidence, je vous livre ici la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

La première fois que je la vis, ce fut bien longtemps avant mon jugement, bien avant que vous ne m’enfermiez dans cette prison dont les murs suintent l’amertume.
Je me promenais par un après-midi ensoleillé du mois de Mars à Saint-Germain-des-Prés, dans ces petites rues calmes qui bordent la Seine. Je marchais les mains dans les poches, un sourire sur les lèvres en admirant la devanture des antiquaires. Les feuilles dans les arbres s’échappaient de leur coque veloutée comme des embryons de chair verte. Dans l’air, on sentait l’arrivée imminente des beaux jours. Une odeur de pousses tendres, malgré la pollution… Je flânais, insouciant, m’arrêtant de temps à autre pour effeuiller un livre d’occasion sur le présentoir extérieur de quelque librairie ou pour apprécier un objet d’art derrière une vitrine.

Ce jour-là, mon regard fut attiré par une figurine en bois du quinzième siècle, d’après une inscription en lettres dorées, au pied de la statue. Dans la devanture, je distinguai la forme exquise d’une madone en bois polychromé, dont la peinture aux coloris frais avait été restaurée de par le passé. Elle portait une tunique rouge et or aux manches évasées d’où sortaient deux petites mains roses jointes sur la poitrine en signe de prière. Ses cheveux blonds tirés en arrière étaient retenus en chignon par une coiffe à rubans blancs toute simple, dégageant ainsi son front bombé.

Elle avait le port de tête aristocratique d’une princesse italienne et son long cou de cygne ployait sous la masse de sa chevelure d’or. Ses oreilles délicates, en partie masquées par les boucles de ses cheveux, étaient ourlées comme des pétales de rose. Son profil était parfait : sa lèvre supérieure, rouge, un peu gonflée, pareille à celles des gens à la sensibilité lunaire, recouvrait sa lèvre inférieure. La paupière lourde et le sourcil haut, finement arqué, prolongeaient avec grâce l’arrête de son nez. Les yeux mi-clos, elle souriait. Ses lèvres s’étiraient en un sourire étrange dont la sensualité étalait au grand jour les promesses d’une volupté interdite.

Je pénétrai dans la boutique et un marchand au costume impeccable m’accueillit avec condescendance. Il m’apprit que l’on avait longtemps douté de l’authenticité de cette statuette. Il s’agissait d’une Vierge florentine ayant orné l’oratoire, dans la maison d’un riche marchand italien. Le sculpteur, visiblement, était tombé amoureux de son modèle, la propre nièce du négociant ‒ une beauté que Pétrarque n’aurait pas manqué de louer s’il l’avait rencontrée ‒ pour avoir ainsi gravé dans le bois les indices mêmes de la relation qui aurait pu s’instaurer entre eux.

Au moment où je m’approchai de la statue, une voix s’éleva derrière moi. Je me retournai. Une femme splendide me faisait face. Sa peau rayonnait dans la pénombre. Elle me posa des questions quant à l’origine de l’objet. Sa voix aux accents étrangers avait un timbre assourdi. Apparemment, elle m’avait prise pour le marchand qui avait disparu dans l’arrière-boutique. Décontenancé, je ne laissai rien transparaître de mon malaise. Je souris, m’éclaircis la voix puis répétai mécaniquement ce que l’antiquaire m’avait révélé quelques instants plus tôt. Mon regard se posa de nouveau sur la statuette.
Ma phrase demeura suspendue dans les airs tandis que la tête blonde de l’inconnue s’approchait de la figure dorée de la madone. Elle inclina son cou avec la souplesse d’une couleuvre et glissa son regard en direction du mien. Je vis alors deux têtes jumelles, deux paires d’agate semblables, deux bouches rondes et sensuelles battre des ailes comme des papillons. Aussi incroyable que cela paraisse, la femme était la copie exacte de la petite Vierge. À cinq siècles d’intervalle, la Nature avait fait renaître le sosie d’une jeune florentine dans cette époque de laideur affichée, de crime contre l’Esthétique, de viol permanent des principes d’harmonie érigés durant des siècles.

Bouleversé, je demeurai coi lorsque le vendeur surgit de l’arrière-boutique. Ce n’était pas le genre d’homme que l’on dérange inutilement. Il me demanda d’un ton sec si j’avais fait mon choix. Je n’avais pas les moyens d’acheter l’objet en question mais mû par un irrépressible besoin de satisfaire mon désir, de posséder la femme qui m’était apparue, j’acquiesçai et désignai la madone en bois. Mes pensées tourbillonnaient. J’étais tiraillé entre la peur de dilapider toutes mes économies et la joie indicible de posséder chez moi une figurine si délicatement sculptée, à partir d’un modèle aussi fascinant. Dans mon esprit, le modèle de la jeune florentine avait été remplacé par la femme qui m’avait tant séduit. J’avais oublié l’origine historique de la statue pour ne plus penser qu’à la jumelle de chair et de sang. Celle-ci avait disparu sans que je ne m’en aperçoive.

Après avoir apposé ma signature au bas d’un chèque au montant élevé, je sortis de la boutique l’esprit égaré. Mon sang battait dans ma gorge. L’air vif faisait affluer à mes yeux des larmes qui roulèrent sur mes joues froides. Le soleil brûlait ma rétine et semblait être entré en résonance avec les battements de mon cœur.
En arrivant chez moi, mon chat se frotta contre mes pieds en ronronnant. Il s’étendit sur le dos, s’étira, bâilla. Je m’assis dans un fauteuil et il sauta sur mes genoux d’un coup de rein, tout en souplesse, se lova entre mes jambes.
Tandis que je caressais son pelage, rêveur, je parcourais du regard ces objets familiers qui me manquent à présent. Il y avait peu de lumière dans la pièce. Les murs étaient pourtant blancs mais malgré cela, le salon restait sombre été comme hiver et le soleil ne pénétrait qu’en fin de journée, vers cinq heures.
Ce jour-là, un rayon éclairait le mur. Un grand miroir au-dessus d’une cheminée en faïence brune réfléchissait la lumière. À côté de la cheminée, une banquette recouverte d’un tissu rouge et beige faisait office de lit d’appoint. Au dessus, sur des étagères s’alignaient des livres entre lesquels couraient les feuilles panachées d’une misère. Les tiges de la plante masquaient en partie l’affiche d’une exposition des œuvres de Matisse au Centre Georges Pompidou. Les couleurs étaient passées mais je la gardais en souvenir de cette époque où je venais d’emménager à Paris, alors que je n’étais pas encore lassé par la succession de ces rues grises et polluées.

Penser à tous ces détails quotidiens me replonge dans une mélancolie profonde. J’ai mal en pensant que vous m’avez arraché à cela. Voyez ce à quoi vos traitements m’ont mené ! J’attendais un peu d’humanité et de chaleur de votre part. Qui pourra entendre ma plainte désormais ? Qui ? J’enrage à l’idée que vous classerez ma lettre dans un dossier poussiéreux, à moins que vous ne la jetiez dans une corbeille à papier ! Mais je m’éloigne de mon récit. Je poursuis donc…

Dans un cadre doré posé à côté d’œuvres de Charles d’Orléans et de Marie de France, je figurais, sur une photo, avec l’une de mes ex-amies, dans le champ de ruines de Paestum. Pour être plus précis, c’était la seule histoire d’amour qui avait vraiment compté pour moi. Elle s’était achevée un an plus tôt dans un bain d’hystérie et de douleur. Depuis, je n’avais plus jamais reçu de nouvelles de Cécile mais l’image nostalgique d’une petite rousse dure et fragile à la fois, sur un fond de ruines et d’herbes folles, restait dans un coin de ma mémoire comme le ciel plombé d’automne sous lequel la photo avait été prise.
Cette histoire n’avait été qu’une suite de heurts et de cris, entrecoupés de moments de félicité intense, où j’avais l’impression qu’enfin nous pourrions être heureux. En réalité, nous nous épuisions à modeler l’autre à l’image de l’être parfait. Après la rupture, il m’était resté une méfiance profonde pour les femmes de notre époque, si masculines et égoïstes, à moins que cela ne soit pour ces Parisiennes, froides et exigeantes, moi qui n’avais connu qu’elles, à l’heure des amours de jeunesse…

La statue me serait livrée plus tard dans la semaine. Il me fallait attendre. Les heures s’écoulèrent lentement. Les jours me parurent des siècles et les nuits des millénaires. Elle finit un jour par arriver, protégée par une caisse en bois, enveloppée dans du tissu. Je signai la feuille de livraison et posai la caisse au pied de la table. Je l’ouvris, défis avec empressement les liens entourant la madone. Je la pris entre la paume de mes mains et la plaçai à l’endroit prévu, sur la table en merisier, à côté de la banquette.
Chez l’antiquaire, je n’avais pas remarqué à quel point la statue semblait vivante. Ici, au beau milieu des meubles et des livres, elle avait le teint frais avec ses joues roses, comme si elle revenait d’une balade à travers la campagne humide et bourgeonnante du mois de Mars.

Je me reculai pour l’admirer. Au moment où le dernier rayon de soleil disparaissait derrière les immeubles d’en face, dans un embrasement pourpre et or, presque sanglant, un grondement sourd monta derrière moi. Alors je me retournai. Perché sur le manteau de la cheminée, fixant la statue, mon chat, le poil gonflé, les oreilles couchées, émit un de ces feulements sauvages qui vous glacent le sang.
D’un naturel placide, indifférent à tout être vivant pénétrant dans mon appartement, son agressivité me surprit au plus haut point, a fortiori envers une statuette qui somme toute n’était qu’un simple morceau de bois pour ce félin profane en matière d’art.

Je tendis la main pour le caresser mais je reçus un coup de griffe qui laissa sur ma peau quatre stries rouges. Il bondit en crachant dans la chambre.
Mon chat était si calme, d’habitude ! Jamais il n’avait manifesté tant de colère. C’était un siamois, silhouette élancée, yeux d’ambre. Il avait le port altier et la grâce mystérieuse d’un être royal. Son regard vous observait, semblable à celui d’une statue égyptienne habitée par quelque dieu antique. Son pelage soyeux avait des reflets changeants. D’un naturel capricieux, il ne s’était pourtant jamais montré aussi agressif. Je ne comprenais pas sa réaction.

Tout à coup, on sonna chez moi. Attrapant un mouchoir en papier, je pressai les gouttes de sang qui perlaient à ma blessure et ouvris la porte. Sur le seuil se tenait la belle inconnue rencontrée dans la boutique d’antiquités.
Je ne sais par quelle coïncidence elle se trouvait là sur le palier. Je sentis le sol s’ouvrir sous mes pieds et déglutis. Des frissons de volupté parcoururent mon corps. Elle s’excusa pour le dérangement puis m’apprit qu’elle venait d’emménager dans un appartement voisin. Comme l’électricité n’avait pas encore été rétablie, elle était dans le noir complet et voulait que je lui prête des bougies ou une lampe de poche. Décontenancé, tremblant, je la priai d’entrer.
Elle parlait un français châtié avec une légère intonation étrangère comme si elle avait appris cette langue dans un manuel dépourvu de toutes les subtilités familières de l’oral.

Vêtue d’un manteau noir, les cheveux lâchés sur les épaules, elle ne ressemblait plus autant que cela à la statuette, mais elle en gardait la même beauté souveraine, la même grâce, la même étrangeté.
Je l’invitai à me suivre dans le salon et lui demandai si elle voulait dîner avec moi. Elle accepta.
Je la laissai seule quelques instants tandis que j’allai chercher ce qu’elle me demandait. Quand j’eus trouvé la lampe de poche, je revins auprès de la belle inconnue, non sans avoir corrigé mon chat qui grondait toujours sous le lit.
L’air rêveur, elle contemplait la figurine en bois. D’une voix caressante, elle me dit :
– C’est la statue que nous avions admirée ensemble il y a quelques jours à Saint-Germain-des-Prés, n’est-ce pas ? Vous avez eu raison d’en faire l’acquisition.

Nous nous installâmes autour de la table basse et commençâmes à discuter. Petit à petit, je pris confiance et me détendis.
En dînant, nous évoquâmes Paris et sa vie trépidante, son métro, ses ponts, ses ruelles tranquilles loin des grands axes. Elle aimait, elle aussi, se promener au hasard dans la capitale. Selon elle, les rues les plus plaisantes étaient celles qui partaient de la place des Vosges, la plus jolie de Paris. Je la comprenais car avec ses arcades et ses balcons fleuris, ses galeries d’art et son petit parc, cet endroit avait un charme tout provincial.

Elle évoqua l’hôtel particulier dans lequel elle avait vécu adolescente alors que ses parents travaillaient à Paris. Visiblement, nous n’étions pas issus du même milieu social et j’évitai de m’étendre sur ce genre de questions, de peur de devoir me justifier. Je ne possédais rien hormis mes livres et cette statue du XVe siècle, véritable folie pour le simple employé de librairie que j’étais. Je travaillais en effet à Saint Michel dans un boui-boui appartenant à un vieil intellectuel bougon, une caricature. D’ailleurs, j’étais bien conscient que je ne tarderais pas à lui ressembler si je restais célibataire. Il tenait une boutique sombre et sale, située dans une rue tortueuse derrière la faculté de médecine.
Je fis allusion à l’immeuble dans lequel j’habitais depuis tant d’années déjà et que je partageais depuis peu avec l’étrangère. L’histoire de ce quartier l’intéressait aussi lui parlai-je de la réfection d’une bâtisse médiévale, le Château de la Reine Blanche. Pour l’instant, c’était une ruine habitée la nuit par des sans-logis. Les murs extérieurs étaient couverts de graffitis, de dessins tribaux. Entouré de plaques en tôle, ce château empestait l’urine et des orties croissaient à ses pieds, follement, librement, entre le bitume craquelé et les ronces. Après le repas, ma voisine me remercia et prit congé. Une fois seul, je restai quelques instants adossé à la cloison, le cœur palpitant, en entendant ses pas s’éloigner dans le couloir. Un claquement résonna dans la cage d’escalier. Elle avait regagné sa demeure.

Des gouttes de sueur perlaient à mon front. Je n’avais pas vu passer l’heure. Je ne connaissais rien de cette femme superbe. Elle ne m’avait pas donné son nom ; je ne savais pas de quelle ville ni de quel pays elle était originaire. Italienne ?

Je me couchai ce soir-là, heureux, et ma nuit fut peuplée de rêves plus sensuels et plus beaux les uns que les autres. L’amour… J’étais certain de lui avoir plu. Elle ne m’aurait pas écouté avec autant d’attention, sinon. Elle n’aurait pas cligné de l’œil, mutine, en me quittant. J’avais une chance incroyable, je le sentais.
Un qui ne le sentait pas, c’était mon chat. Depuis l’arrivée de la statue et la visite de ma nouvelle voisine, il rasait les murs en couchant les oreilles. Il restait prostré des heures dans la chambre et il n’en sortait que pour manger dans la cuisine. Il ne ronronnait plus et quand je le prenais dans mes bras, il se débattait en sortant ses griffes. Il était jaloux, comme chaque fois que j’avais été amoureux auparavant. Cela lui passerait.
En attendant, il n’y avait pas un seul instant sans que je ne pense à Elle. Je songeais à la plénitude de ses lèvres rouges, à la forme parfaite de son nez, à la cambrure de ses reins. Je contemplais son sosie avec l’air béat d’un prêtre en adoration devant une statue païenne. Depuis ma cuisine donnant sur une cour intérieure, j’apercevais la fenêtre de son appartement. Au cours de la semaine, elle y suspendit des voilages. Le soir, des ombres se mouvaient derrière la vitre éclairée. Cela me rassurait et excitait en même temps ma curiosité car à qui pouvaient bien appartenir ces silhouettes ? Un aiguillon de jalousie me traversait alors le cœur.

Les jours suivants, je voulus en savoir plus. Cependant, aucun des noms sur les boîtes aux lettres, dans le hall de l’immeuble, ne correspondait à celui de son appartement. Intrigué, j’interrogeai la gardienne mais selon elle, personne n’avait emménagé dans l’immeuble. Elle n’avait par ailleurs reçu aucune lettre au nom d’un nouvel arrivant.

Au bout d’une semaine, la sonnette retentit à nouveau. Mes espérances furent comblées. Ma voisine me rapportait la lampe de poche. Je lui proposai de boire un verre. À ma grande joie, elle accepta :
– C’est si agréable d’avoir un voisin sur lequel compter. Je suis étrangère et je ne connais personne dans cette ville… Je l’ai quittée il y a tellement longtemps !
Cette réflexion me troubla mais je n’en laissai rien paraître. Elle me mentait puisque depuis la fenêtre de ma cuisine, je l’avais vue en compagnie d’autres personnes durant la semaine passée.
Je l’interrogeai alors sur ses origines et lui demandai son prénom. Elle s’appelait Eva. Je ne m’étais pas trompé lorsque je l’avais crue italienne. Née à Florence, elle avait passé la majeure partie de son enfance à Rome. Par la suite, elle avait beaucoup voyagé, son père travaillant à l’Ambassade d’Italie. Depuis sa mort, elle avait gagné Paris où elle avait vécu jusqu’à présent dans l’appartement d’une vieille tante.

Tandis qu’elle discourait, elle se leva de sa chaise en balançant les hanches et s’approcha de la statue. Brusquement, elle s’arrêta et me demanda :
– Savez-vous que vous possédez là une statuette ayant appartenu à ma famille, il y a des décennies ? Après la Seconde Guerre Mondiale, notre villa a été pillée par les Américains qui ont emporté avec eux tous nos meubles, nos tableaux et objets d’art.
Ses yeux brillaient d’un éclat étrange; elle me fixait de son air de déesse farouche, capable de foudroyer quelqu’un du regard.
– Je donnerais n’importe quoi pour récupérer mon bien, dit-elle d’une voix sourde.

Je ne sus que répondre, partagé entre le désir de lui plaire en accédant à sa requête et entre l’envie de garder cette statuette qui m’appartenait de bon droit après tout et qui était le seul lien me rattachant à elle. Si je lui cédais la madone, peut-être ne s’intéresserait-elle plus à moi ?

J’en étais là de mes réflexions lorsque tout à coup le chat, tapis derrière une pile de livres, sauta sur Eva et lui griffa sauvagement la joue. Elle cria.
– Je ne comprends pas la réaction de cette bête, dis-je, confus, ce n’est pas dans ses habitudes !
Je me précipitai dans la salle de bains pour y chercher du désinfectant mais avant d’avoir pu atteindre l’armoire à pharmacie, la porte d’entrée claqua. Eva avait été chassée par ce sale chat qui commençait à m’énerver prodigieusement. J’étais honteux, dépité d’avoir subi pareille humiliation à cause d’une bête. J’aurais voulu courir derrière elle, la rattraper, lui demander pardon et qui sait, peut-être l’embrasser, la prendre dans mes bras, mais je me savais couard, lâche, et cela augmenta ma rancœur envers l’animal.
Ce dernier avait le poil hérissé de colère. Il gronda puis émit un feulement infernal. Je lui assénai un coup de torchon.

À partir de ce jour, le chat refusa toute alimentation ; à peine touchait-il de temps à autre à sa nourriture. Il maigrit petit à petit et commença à perdre ses poils. Je lui en voulais pour ce qu’il s’était passé lors de ma dernière entrevue avec Eva. Je voulus m’excuser auprès de ma voisine mais lorsque je frappai à sa porte, depuis la fenêtre de ma cuisine, il n’y avait plus aucun signe de vie chez elle. Plus de lumière le soir, à travers ses fenêtres. Je devins très nerveux. À la moindre occasion, je corrigeais mon chat dont la présence m’était devenue insupportable. Je l’avais recueilli après le décès de sa propriétaire, une vieille femme atteinte de la maladie de Parkinson. Cette bestiole ne connaissait rien en dehors du périmètre de mon appartement. Je l’avais nourri, vacciné chaque année, et je n’avais jamais élevé la main sur lui.
La nuit, je m’endormais avec difficulté. Mon sommeil était entrecoupé de cauchemars. Je regardais avec anxiété les fenêtres de ma voisine. Je cessai de lire, de m’intéresser à mon travail et passai de longues soirées devant mon Aimée, devant la statue de celle qui avait fait vibrer mon cœur pendant plusieurs semaines.

À ce moment de mon récit, chers Médecins, vous devez comprendre que jamais je n’ai confondu le portrait et la femme. Quand j’avais acheté la madone, c’était dans l’espoir secret de retrouver la trace de Celle qui m’avait ébloui dans le magasin d’antiquités. Le hasard avait fait se croiser nos destins à nouveau. À aucun moment je n’étais tombé amoureux d’un morceau de bois. Il était le support de ma rêverie. Cette statuette était le creuset de tous mes désirs tendus vers Elle, mon Aimée perdue trop tôt. C’était le lien entre Elle et moi et tôt ou tard, Elle reviendrait la réclamer. Il y avait eu trop de désir dans son regard, et au plus profond de mon cœur, je savais que je la retrouverais parce qu’elle voulait la statue, parce que je voulais la combler.

En effet, un mois plus tard, bien qu’il n’y ait eu aucun signe de vie dans l’appartement d’Eva, on sonna à ma porte. C’était Elle, plus belle que jamais. À peine restait-il une marque d’un rose sombre à l’endroit où le chat l’avait griffée.
Celui-ci, famélique, avait une fois de plus disparu. Je la fis entrer avec empressement et lui offris un café.

– Je ne peux malheureusement pas rester mais je vous refais ma proposition, me dit-elle en appuyant ses mots d’un regard vague et aristocratique. Votre prix sera le mien, quel qu’il soit, car je veux rendre cette statue à ma famille. Comprenez-moi, il s’agit de l’une de mes aïeules !

Il n’y avait plus aucun signe de séduction dans sa voix sèche. Cela me peina. De toute évidence, elle m’en voulait encore pour ce qui s’était passé lors de notre dernière entrevue.
À ce moment, le chat fit son apparition. Ses yeux étaient démesurément agrandis par la faim. Il avait la démarche chaloupée d’un animal malade. Son poil partait par plaques entières sur le dos. Il grimpa sur mes genoux en ronronnant. Cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas comporté ainsi ! Mais ce ronronnement avait quelque chose d’inquiétant, de trouble, de fou. Je le repoussai et il enfonça ses griffes dans ma cuisse avant de s’enfuir vers mon Aimée dédaigneuse.

– Vous êtes bien cruel envers cet animal ! Il semble souffrir de mauvais traitements, eut-elle l’audace de me dire. Alors, acceptez-vous oui ou non de me rendre cette statue ?

Sa voix était tendue, impérieuse.

Le chat, à cet instant, bondit sur la table où était la statuette et commença à se frotter contre elle en tournoyant. Il se frottait de plus en plus fort comme s’il avait des démangeaisons. Avant d’avoir pu empêcher quoi que ce soit, je vis avec horreur la statue osciller sur son socle, perdre l’équilibre puis tomber sur le sol où la tête se détacha du reste du corps. Eva, mon Eva, se leva d’un bond. La fureur et la peine se lisaient sur son visage. Sous le choc, elle lâcha sa tasse de café qui se brisa à son tour. En un instant, elle fut hors de mon appartement.
Fou de rage, je courus à travers la pièce et saisis par la peau du cou le responsable de ce crime. L’une des fenêtres du salon était ouverte. Je jetai alors, à travers le cadre, l’animal, cet animal cruel et malade qui empoisonnait mon existence depuis trop longtemps.

Il faisait nuit. Je dévalai les escaliers des cinq étages menant dans la rue. Sur le sol, la bête était pliée en deux d’une manière affreuse et, à la lueur d’un réverbère, la masse de ses viscères dessinait d’étranges courbes sur le trottoir. De son crâne fracassé, un filet de sang coulait dans le caniveau. Dégoûté, je l’attrapai par la queue et le jetai dans un conteneur à ordures. Le sort du chat réglé, je regagnai l’appartement. Je ramassai fébrilement les deux morceaux de ma chère statuette qui gisait dans le salon, allai à la cave et rouvris la caisse dans laquelle on me l’avait livrée. Je l’enveloppai dans le tissu au fond de la boîte comme dans un linceul. Je contemplai une dernière fois son visage triste. Ses yeux semblaient vides, morts, et sa peau, à la lueur de l’ampoule éclairant le réduit, était semblable à celle, verte et parcheminée, d’un cadavre. J’aurais voulu d’un geste fermer ses paupières pour l’éternité en signe de deuil mais dans un regain de lucidité, je réalisai qu’il ne s’agissait pas de la véritable Eva, que son sosie de chair et de sang était bien vivant quelque part dans cette ville. La nuit, le sommeil ne vint pas. Une image restait gravée dans mon esprit. Je ne cessais de penser aux viscères du chat répandus sur le trottoir. Tenant dans mes mains le corps de l’animal, j’avais ouvert la poubelle et le monceau d’ordures que j’avais vu en soulevant le couvercle m’avait saisi d’horreur. C’était les conteneurs que la boucherie, en bas de chez moi, utilisait pour jeter ses stocks de viande avariée. J’en ai encore la tête qui tourne rien que d’y penser. Des restes de viande pourrissaient là. L’odeur de cet amas me prit à la gorge et je refermai le couvercle.

Alors un énorme chat gris me fixa de son œil unique sur le toit d’une voiture garée le long du trottoir. Autour de lui, comme une cour de serviteurs, étaient rassemblés tous les chats errants du quartier, faméliques, efflanqués, borgnes ou boiteux. Cette cour des Miracles féline me glaça le sang et en chœur, ils se mirent à hurler, gémir, brailler à la lune comme s’ils pleuraient un lointain cousin.

Après ce jour, je ne pus voir un chat sans qu’un accès de rage s’empare de moi. Je n’entendis plus parler d’Eva. Je sombrai dans une mélancolie profonde, pensant à mon amour perdu. Je me sentais seul et délaissé de tous.
Mais à cette époque, j’étais libre et on ne me forçait pas à prendre ces drogues inconnues, ces poisons qui m’obstruent le jugement. Sachez que depuis plusieurs semaines déjà, je ne les prends plus… Et à l’heure où vous lirez ces lignes, il sera trop tard. D’ailleurs, c’est pour cela qu’il me reste assez de force et de lucidité pour vous écrire, pour vous offrir ces confessions d’un innocent afin que vous soyez déchirés par le remords !

Cependant je m’égare et il faut que je revienne à ma matière. Après la fuite d’Eva et la disparition de ce maudit chat, je me réfugiai dans un labeur acharné. À la librairie, les journées s’écoulaient, les soirées s’étiraient sans que je ne puisse m’arrêter de travailler. Je restais des heures dans l’arrière-boutique pour classer les ouvrages jusqu’à l’épuisement. Alors, sans même rentrer chez moi, je tombais dans un sommeil entrecoupé de rêves horribles l’espace de trois ou quatre heures.

Cet été-là, toutes les nuits, je fis d’atroces cauchemars où je voyais la tête tranchée de mon Aimée plantée sur un pieu. Le sang s’échappait de la trachée-artère et maculait ses cheveux blonds tandis qu’un chat géant lui crevait les yeux.
D’autres fois, la Peste s’étendait sur Paris, défigurant les gens. Mon visage était constellé de bubons noirs. Je me tamponnais la peau avec des pages arrachées à mes livres pour assécher le pus mais les orbites de mes yeux et mes fosses nasales se creusaient à la manière des têtes de mort.
À d’autres moments, alors que je mangeais à l’ombre des arbres de ma campagne natale avec Eva, au bord d’un ruisseau, le ciel s’illuminait tout à coup puis le bruit d’une déflagration déchirait nos tympans. Des hurlements de femmes et des cris de bêtes égorgées me parvenaient. Eva gisait morte à mes côtés, le crâne ouvert, un filet de sang s’échappant de ses lèvres.
Tels étaient les rêves qui hantèrent mes nuits d’août. Au petit matin, au lever du soleil, je me rendais au travail, harassé, titubant comme un ivrogne.

Un jour en faisant ma toilette, je découvris mon reflet dans le miroir de ma salle de bains. On aurait dit qu’il s’était écoulé dix ans depuis la dernière fois que je m’y étais regardé. J’avais l’air d’un vieillard. Des cernes violets encerclaient mes yeux et mon front était creusé de profonds sillons. Je songeai pour la première fois à la mort et souhaitai qu’elle vienne mettre un terme à mon supplice.

Comme le visage d’Eva s’effaçait de ma mémoire et que je ne me rappelais plus des traits de son visage, je voulus revoir une dernière fois la statuette et je l’exhumai de ma cave. J’avais décidé de m’en débarrasser, de la brûler en forêt. Je prendrais le train de banlieue un soir et loin de tout, j’allumerais un feu.

Je fis sauter le couvercle du cercueil, écartai le linceul puis pris les deux morceaux de bois. Je les maniai avec précaution, constatant que la peinture n’avait pas été abîmée. Le visage de la petite madone était délicatement coloré au niveau des pommettes. Ses yeux verts pailletés d’or me regardaient tendrement. Tout à coup, je fondis en larmes. Je fus secoué de sanglots terribles qui vinrent libérer les émotions endiguées depuis tant de mois. Devant le doux portrait de Celle qui avait fait battre mon cœur, je me sentis revivre, délivré de mes angoisses.

J’achetai de la colle et ressoudai les deux morceaux qui s’emboîtèrent l’un dans l’autre. Puis, cérémonieusement, je replaçai la statue à sa place originelle. À partir de ce jour, quand je la contemplais, j’imaginais tout ce que nous aurions pu faire ensemble avant que le chat ne brise ma vie. J’étais triste, mélancolique. Pourtant, dans mes rêves, Eva était bien vivante, belle et souriante.

L’été touchait à sa fin. L’automne arriva et à la boutique, je vis défiler chaque jour des cohortes d’étudiants de première année arrogants, venant acheter, d’un air suspicieux, mes livres. Je repris mes balades seul dans les rues de Paris. Le midi, je me promenais au Luxembourg dont les arbres affichaient des coloris chatoyants. Il y avait là des ginkgos jaune d’or, des érables pourpres et des marronniers dont les formes harmonieuses s’étalaient au bord des pelouses en repos. Cette symphonie automnale ravissait mes yeux et apaisait mon âme en peine. Les orages et les tourments de l’été s’éloignaient au fur et à mesure que les arbres se dépouillaient dans les rues et les parcs. Cependant, ces heures grises étaient clémentes en comparaison des angoisses que j’avais connues.
Le deuil et la mort sont plus doux que l’incertitude et la peur.

Les jardiniers déterrèrent les impatiences, les bulbes des dahlias. Ils arrachèrent les tiges des œillets d’Inde dans les vasques entourant le Sénat puis ils les remplacèrent par des gerbes de chrysanthèmes rouge et or qui cascadaient jusqu’à terre. Je les regardais faire, les poings enfoncés dans mes poches, le col relevé, une écharpe autour du cou, en pensant à mon Eva perdue. Ces fleurs si tristes qui fleurissent les tombes à la Toussaint me rappelaient son absence. Eva ! Toi que je n’avais pas connue ! Comme tu me manquais ! J’imaginais dans les moindres détails les instants que nous aurions passés ensemble. Déambulant dans les allées désertes, foulant du pied les feuilles mortes, je me figurais, songeur, les heures où nous nous serions retrouvés aux abords de la grille, comment elle m’aurait embrassé, mutine et langoureuse, au coin des lèvres. Nous nous serions arrêtés dans un café autour d’un thé à la bergamote ou d’un chocolat fumant et plus rien ni personne ne serait venu nous séparer.

Un jour, je me dirigeai vers la fontaine Médicis. Je m’arrêtai au bord du bassin. L’eau couverte de feuilles rondes et d’étoiles brunes reflétait l’entrecroisement des branches d’arbres. Au fond, les pièces que des passants avaient jetées en formulant un vœu.
Tout autour, les troncs massifs des arbres m’isolaient du vrombissement de la circulation, dense à cette heure avancée de l’après-midi. Des guirlandes de lierre entrelacées couraient sur des arceaux, le long des allées encadrant le bassin rectangulaire devant la fontaine. De temps à autre, le miroir se brouillait lorsqu’une feuille tourbillonnante s’y posait, délicatement. La surface de l’eau frémissait et ondulait alors pendant de longues minutes. Le temps s’étirait; les songes m’enveloppaient à mesure que la luminosité diminuait.
La niche centrale de la fontaine était occupée par la masse colossale d’une statue en bronze oxydé. Elle représentait le cyclope Polyphème. Ce dernier s’apprêtait à lancer sur son rival en marbre couché aux côtés de Galathée la pierre qui devait lui donner la mort. Autour des amants, une vasque sombre recueillait l’onde qui ruisselait le long de marches en pierre rongées par la mousse.

Le bruit des gouttes tombant une à une dans le bassin était reposant. Écartant l’une des chaises autour de la pièce d’eau, je contemplai mon reflet, appuyé sur une colonne en pierre. Des sirènes s’élevèrent du côté du boulevard Saint Michel. Et tandis que des larmes coulèrent sur mes joues gelées, je murmurai le doux nom d’Eva :
– Eva, Eva mon Amour, reviens, je t’en supplie !
Dans l’eau dormante, comme si mes rêves se mêlaient à la matérialité des feuilles mortes, de l’autre côté de la colonne en pierre, l’image de celle qui occupait chacune de mes pensées apparut. Engourdi par l’obscurité grandissante et la brume qui s’élevait à présent, je crus voir le fruit illusoire de mon imagination. Aussi n’ai-je pas réagi tout d’abord. Pourtant une voix que je n’avais pas entendue depuis longtemps m’appela et je me retournai : « Mon amour… »

Oh ! Combien mon cœur frémit de bonheur à ce moment-là ! Combien je me sentis renaître à la vie lorsque je me trouvai face à mon Amour ! C’était Elle ! Ce n’était pas une illusion ! C’était mon Aimée ! Elle me dit alors de sa voix curieuse et lente que j’aurais dû la rechercher, remuer ciel et terre pour la retrouver, elle serait venue…

Là, dans ce parc où les sons s’éteignaient un à un, dans le froid et dans la brume vespérale, je caressai de mes doigts glacés la courbe de son front puis dans un élan de tendresse, je la pris dans mes bras et l’embrassai fougueusement, toute timidité envolée devant la force des émotions qui nous emportait. Nous fûmes interrompus par la cloche qui sonnait la fermeture du parc. Il n’était que six heures du soir mais j’avais la sensation étrange que nous étions au beau milieu de la nuit. Nous remontâmes le boulevard Saint Michel puis celui de Port-Royal. Là, nous traversâmes le carrefour des Gobelins et nous nous enfonçâmes dans les rues qui menaient à mon logis. Elle me regardait amoureusement de ses yeux félins. Quand nous fûmes installés dans mon salon, une tasse de thé brûlant dans les mains, elle m’expliqua tout. Elle me donna la raison de sa fuite, de son absence. Elle avait quitté Paris pour l’Italie afin de régler des problèmes de succession concernant l’héritage que lui avaient laissé ses parents. L’appartement loué à côté du mien ne lui convenant pas, elle était retournée dans celui qu’elle occupait auparavant. J’évoquai la disparition tragique du chat, sans toutefois m’y attarder.
La soirée s’écoula ; la nuit fut longue et amoureuse. Eva resta jusqu’au matin, nue dans mes bras, sa peau douce exhalant des parfums de rose, et nous nous quittâmes lorsque je partis travailler, le cœur léger, plein d’espoir après ces longues souffrances.

Cet hiver-là, nous nous retrouvâmes tous les jours. Elle me rejoignait après mon travail. Le dimanche, nous nous donnions rendez-vous aux abords de la fontaine Médicis. Nous nous promenions en souriant comme deux anges égarés sur la Montagne Sainte Geneviève. Nous flânions le long de la Seine, sous les arches des ponts puis nous gravissions les marches qui les bordaient et nous franchissions La Seine. Nous admirions le plafond de Chagall au Palais Garnier et les danseuses étoiles si gracieuses dans leur costume arachnéen, parsemé d’éclats scintillants, telles les étoiles de givre qui recouvraient au petit matin les tiges des plantes en sommeil dans les massifs, le long des trottoirs.
Puis Paris s’illumina de mille feux dorés car les fêtes de fin d’année approchaient. Les arbres furent couronnés de guirlandes lumineuses et la Tour Eiffel, revêtue d’un habit rutilant, étincelait chaque fois que sonnait l’heure juste. Nous ne prenions garde aux préparatifs que cela entraînait. Seul importait l’univers enchanté dans lequel nous évoluions.

Cela faisait maintenant deux mois que nous nous étions retrouvés. Jamais je n’avais été aussi heureux de ma vie. Je vivais mes rêves les plus fous. Je nageais dans le bonheur. Eva et moi envisagions d’emménager dans un appartement plus grand, de passer notre vie ensemble, de fonder une famille et j’avais acheté une bague de fiançailles, attendant le moment propice pour la lui offrir. Un brillant d’une pureté rare, serti de saphirs et d’or.

Mais c’est précisément lorsque l’on croit les choses acquises qu’elles nous échappent. Il aura suffi d’une fois. D’une malheureuse fois où je ne cédai pas à ses caprices, où je refusai d’accéder à sa prière, pour que tout bascule.
Afin de lui offrir cette bague, j’étais retourné dans la boutique de l’antiquaire et j’avais revendu la statuette. Je voulais offrir à ma bien-aimée le plus beau bijou qu’il soit, le diamant le plus pur, le plus beau. J’avais été chez un orfèvre et j’avais choisi la pierre. L’artisan créerait pour cette occasion une pièce unique.

Ma douce et moi, nous nous entendions sur tous les points, excepté un. La statue. Je n’avais jamais voulu la lui donner auparavant et je pensais que le sujet était clos. D’ailleurs, nous n’en n’avions pas reparlé et c’est tout naturellement que je lui avais caché mes projets concernant nos fiançailles. Pour lui faire ma demande, j’avais réservé une table aux Ambassadeurs. Ma princesse méritait ce qu’il y avait de mieux au monde
La veille du jour de la demande en mariage, câline, elle me susurra à l’oreille :
– Mon Amour, je n’ai qu’un souhait… Si tu le réalisais, tu ferais de moi la plus heureuse des femmes de la terre. Offre-moi la statue florentine et je serai comblée !

Mon cœur se mit à battre la chamade. Ma gorge se serra et un filet de sueur coula le long de ma colonne vertébrale. Je ne compris pas tout d’abord sa requête. Le doute s’immisça dans mon esprit et ce fut le début de la fin.
Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour me réclamer cet objet ? Pourquoi ne pas m’en avoir parlé plus tôt ? N’avait-elle pas voulu endormir mes soupçons, me charmer, afin que je cède à son désir futile ? Ne m’aimait-elle pas autant que moi je l’aimais ?

J’en eu les larmes aux yeux. Je refusai. Alors elle bouda, puis comme je ne fléchissais pas, elle passa par tous les stades du caprice, depuis le dépit jusqu’à la froideur la plus glaciale. Elle refusa de me voir, mais je ne faiblissais pas et elle trouva d’autres prétextes.
J’annulai notre repas au Crillon. Nos disputes prirent des proportions démesurées. La bague restait dans sa boîte, dans ma table de chevet, et tous les soirs, je la contemplais. Elle rutilait de mille éclats. La situation était complètement absurde ! Pour une statue ! Pour un simple objet d’art ! Alors que j’étais sur le point de lui offrir le monde, l’univers entier ! Ces prises de bec eurent raison de ma patience. Je me sentais trahi. Elle ne m’avait amadoué que pour mieux récupérer son bien. Elle ne m’aimait pas, ne voulait pas passer sa vie avec moi. Nous ne nous parlions plus que par bribes, agacés. Nous nous disputions pour des broutilles et plus rien n’allait de soi. Alors je revendis la bague et voulus racheter la statuette, dans un ultime sursaut. Par chance, personne n’en avait fait l’acquisition entre le moment où je l’avais revendue et le jour où je la rachetai.

– Tiens ! Voilà ta maudite statuette ! Ingrate ! lançai-je à Eva, le soir même, en lui tendant l’objet.
– Je n’ai que faire de cette statuette, nous en avons des dizaines de semblable dans ma villa en Italie ! me répliqua-t-elle, dédaigneuse. Ce qui me ferait plaisir, c’est que tu m’offres un bijou rare…

Mon sang ne fit qu’un tour. La rage me submergea. Je saisis ses poignets, la secouai et lui assénai une gifle.
– Espèce de garce capricieuse ! Tu peux me dire ce que tu veux à la fin, bourrique ! Tu n’es qu’une petite ordure !
Plus je m’énervais, plus elle me narguait. Elle ne bronchait pas sous mes coups. Je l’aurais tuée à l’instant si la sonnerie du téléphone n’avait pas retenti.

À ce moment, je pris la décision folle de me débarrasser de l’objet de notre discorde. J’avais déjà eu l’idée de brûler la statue en forêt, pour oublier ma douleur, l’été précédent, et cette envie me semblait à présent la solution la plus logique. Je n’avais plus rien à attendre d’Eva. Je ne comprenais plus rien. La vie entière s’écroulait. La douleur était si forte que j’en serais venu à me tuer dès ce moment. Je l’aimais tellement, ma princesse italienne ! Si seulement nous pouvions nous aimer comme avant ! Que s’était-il passé ? Illusions mortelles ? Je me remettais en question. Je ne dormais plus.

Un soir, en rentrant de la librairie, je me saisis de la statuette, la mis dans un sac de voyage avec un petit bidon d’essence. Je me rendis dans les bois de Rambouillet et allumai un brasier dans la nuit. Il faisait encore froid. Nous étions en Mars. La statue prit feu instantanément. En quelques minutes, il n’en resta plus rien.
Alors un sentiment d’apaisement emplit mon esprit et je sus que j’avais accompli ce qu’il y avait de plus juste.

Seulement, en arrivant au pied de mon immeuble, après cet acte, je vis un attroupement dans la rue, un camion de pompiers, une voiture de police et le SAMU. Une affreuse odeur de calciné. Des flammes s’échappaient de la fenêtre de mon salon. Je me précipitai dans l’escalier mais on me passa immédiatement les menottes. J’eus beau me débattre, expliquer que je m’étais absenté quelques heures, que je n’étais pas à l’origine de cet incendie, personne ne m’écouta. J’entendis des bribes de conversation, les mots de « mort », de « fou furieux », « feu à l’appartement »… Les gens en robe de chambre me lançant des regards noirs et méprisants. Et ce fut tout…

La suite, vous la connaissez. Je n’ai plus rien à ajouter, Messieurs les Médecins, incapables que vous êtes ! Chaque nuit, Eva m’apparaît. Elle est là, bien vivante, belle et radieuse, comme après une balade dans la campagne humide et bourgeonnante du mois de Mars. Elle m’a demandé de la rejoindre. C’est pourquoi je suis prêt.

Je vous fais mes adieux. À jamais.

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