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Le cerf-volant – Paris / La Baule

 

 

Le cerf-volant

 

le Cerf-Volant

Lucien marchait courbé par le poids des ans, sur la plage déserte, dans le soleil couchant. Il allait lentement, pas après pas, écrasant les petits saucissons de sable formés par les arénicoles, écoutant, sous ses pieds, craquer les coquillages blancs et roses. Depuis longtemps, il ne pouvait plus gambader comme les fringants coureurs qu’il voyait le long du rivage et qui le dépassaient en glissant au passage un « Pardon ! » à peine audible. Il fixait en clignant des yeux les copeaux d’or et de cuivre, déposés par le soleil sur la ligne qui séparait le ciel de l’océan. Pas une voile à l’horizon, à cause de la marée basse. La mer s’était retirée, avait découvert les rochers luisants de varech. Une brise légère s’était levée, caressant les oyats mêlés de liserons sur le sable blanc, plus haut, vers la dune.

Lucien était un vieil homme au visage émacié, aux traits creux, plutôt laid mais pas méchant, au fond. Ses yeux surmontés d’arcades sourcilières proéminentes, son nez tombant, conféraient à sa face un air de pierrot grinçant devenu amer au fil des ans, sous les coups du destin. Pour tout dire avec cet appendice bossu, on aurait dit un ancien boxeur. En réalité, il n’en était rien. Il s’était fait renverser par une voiture alors qu’il était jeune postier porte de Pantin, à Paris et s’était cassé le nez. À la suite de ça, il avait demandé sa mutation pour Pornichet. Il avait alors travaillé au guichet du bureau de Poste, dans une bâtisse en granit datant du début du XXe siècle, époque où les bains de mer étaient devenus à la mode. Las de marcher, le vieil homme remonta péniblement la dune afin d’atteindre la promenade en bois de Sainte Marguerite, aménagée le long du littoral pour la circulation des bicyclettes et des poussettes d’enfant. Lucien s’assit sur un banc, mit ses lunettes et ouvrit un livre. De temps en temps, il les réajustait sur son nez, se grattait le cuir chevelu sous sa casquette de marin de laquelle dépassaient des mèches de cheveux blancs.

Il avait fait chaud ce jour-là, une chaleur caniculaire, et le vieil homme ne sortait que maintenant, profitant de la fraîcheur du soir car il ne supportait plus de trop grands écarts de température. On était en plein été.
Quelques pages tournées, un peu de sable qui vole… Lucien releva les yeux, promenant son regard sur les tiges de fenouil couvertes d’escargots. Les gastéropodes grimpaient tout en haut des plantes le jour pour ne pas se brûler sur le sable surchauffé. Ils s’agglutinaient en haut des herbes, sous les feuilles des chardons bleus, pour échapper aux rayons ardents et n’en redescendaient que la nuit.
Le vieil homme vit une fourmi s’enfoncer dans le sol juste à ses pieds, suivie par une deuxième, puis une autre, puis encore une autre. Elles arrivaient par dizaines d’un emballage d’esquimau plein de glace fondue, jeté à l’abandon sur la dune. Une expression de tristesse passa sur son visage. Lentement, il tendit sa main tremblante vers le papier. Puis il le déposa dans la poubelle juste à côté du banc en secouant la tête. Mais il n’y avait pas de solution, alors à quoi bon ?

Une fourmi lui chatouilla la main et il la fit voler d’une pichenette. Dans sa cuisine aussi, il y avait des fourmis depuis le mois de juin. Malgré le poison mis le long des fenêtres par sa bonne, comme il l’appelait. Celle-ci venait deux fois par semaine faire le ménage. De ces bestioles noires, il en courait partout, entre les carreaux rouges et blancs de ses murs, sur le plan de travail en formica, dans les placards, autour du pot de miel. Lucien en tuait quelques-unes avec son couteau. Ça l’amusait, ça lui faisait passer le temps, lors de ses repas solitaires. Ça le changeait de la vue des piafs, sur le vieux buis planté dans la cour par sa grand-mère, il y a de ça quatre-vingts ans. Il les comptait tout le temps, les piafs ; il regardait les corneilles, les moineaux, les nouveaux venus. Il avait ses habitués qu’il nourrissait en hiver avec des filets de graine suspendus dans les branches les plus hautes, afin que les chats ne les attrapent pas.

Face à la mer, les lumières du ciel s’éteignant doucement, Lucien, perdu dans ses pensées, fut dérangé par l’atterrissage inopiné, sur son livre, d’un ballon de foot. L’objet rebondit puis roula sur le sable de la dune, dévala la pente devant lui. Le vieux, agacé, leva la tête et scruta la plage. Un groupe d’enfants jouait plus bas. Lucien leur cria : « Vous ne pouvez pas faire attention, non ? » Les enfants profitaient des derniers rayons du soleil. L’un d’entre eux courait déjà à sa rencontre, un petit garçon d’environ sept ans, les joues rouges, les cheveux en pagaille, avec des taches de rousseur sur le nez.

Il attrapa la balle puis la renvoya aux autres qui s’éloignèrent. Mais au lieu de rejoindre ses camarades, le garçon, peu effarouché, s’approcha de l’homme.
– Bonsoir Monsieur. Pardon pour le ballon ; excusez-moi de vous avoir dérangé. Qu’est-ce que vous lisez ?

Lucien le dévisagea par-dessus ses lunettes, examina des pieds à la tête ce petit bout d’homme si poli, si sûr de lui que c’en était énervant. Un parisien, un touriste, il en aurait mis sa main à couper. Le garçon, pieds nus, était vêtu d’un bermuda blanc et d’un T-shirt rouge. Un sourire troué, une incisive en moins, une blondeur toute bourgeoise. Des yeux gris désarmant et qui vous coupaient la chique.

Sans attendre la réponse du vieil homme, l’enfant s’assit sur le banc à côté de lui en se tortillant et commença à lui parler :
– Moi, je suis en vacances depuis hier soir. Je suis venu par le train. C’est super, j’ai voyagé tout seul. À Paris, il y avait plein de monde sur le quai de la gare. Ma mère m’a donné des sandwichs pour le voyage. À côté de moi, il y avait une dame avec un petit chien dans une cage qui n’arrêtait pas d’aboyer. Le pauvre ! J’ai pu le caresser à travers les barreaux. Vous savez, c’est long, un voyage en train. Heureusement que j’avais amené des jeux parce que sinon je me serais ennuyé…

L’enfant continua son babillage sans discontinuer. Lucien aurait bien voulu qu’il cesse deux minutes de jacasser afin de pouvoir lire en paix. Cependant, il était d’un caractère patient. Alors il subissait. Le soleil allait bientôt se coucher.

Qu’est-ce qu’il fichait encore debout, ce môme ! À son époque, les enfants ne veillaient pas si tard ! Dix heures du soir ! C’était pas une heure pour rester dehors !
– Dans le wagon, j’étais le seul enfant avec la dame qui s’occupait de moi. D’habitude, il y a toujours d’autres enfants, mais là, j’étais tout seul. Alors je me suis mis à compter les poteaux électriques le long de la voie ferrée. Vous savez pas combien j’en ai compté ? J’en ai compté mille deux cent quatre-vingt-quinze. Après, je ne sais plus. Je crois que je me suis endormi…

L’enfant marqua un temps d’arrêt. Il observa le ciel et suivit des yeux le vol d’un goéland qui se posa sur un rocher. Il reprit :

– Comme on se sent bien par ici. Ça sent bon, l’air pur de la mer. Ma mère m’a dit que c’était de l’iode. Vous savez, je viens d’une très grande ville, affirma-t-il d’un air important.
– Ah ! Tiens donc ! dit le vieux à moitié surpris.
– Oui, Monsieur. Je vous assure. Il y a des voitures partout ! Et ça sent mauvais !
– Je veux bien te croire, dit Lucien, peu amène.

Il n’aimait pas la façon dont ce petit étranger l’avait abordé, sans aucune gêne. Le vieil homme ne voulait pas non plus quitter son banc, il était arrivé le premier après tout… Mais il y avait autre chose. Une réminiscence… Des images qu’il tentait d’effacer et qui refaisaient surface de temps en temps. Des silhouettes furtives comme dans les films en noir et blanc… De la neige grise sur la pellicule… Des fantômes sur la plage… et l’ombre d’un enfant.

Le garçon cessa de parler. L’espace d’un instant, l’air crâne qu’il affichait disparut et il redevint un enfant de sept ans.
– J’aimerais bien habiter tout le temps ici ! s’exclama-t-il en poussant un soupir.
– Tu sais, l’hiver, il n’y a personne, c’est triste… répondit Lucien, morose.
– Ah bon ? Mais toi, tu n’es pas tout seul ? demanda l’enfant, passant brusquement du vouvoiement au tutoiement. Le vieil homme se rembrunit. De quoi se mêlait-il, celui-là ! Il commençait à lui chauffer les oreilles ! L’enfant insista :
– Si ? Tu es tout seul ?
Une pointe dans sa poitrine. Une sensation d’étouffement, un souvenir depuis si longtemps tenu hors de sa conscience, comme pour s’en débarrasser à jamais… Un garçon espiègle, semblable à celui-ci. Mêmes pommes rouges des joues… Lucien n’avait qu’une envie, c’était d’éloigner le gosse. Mais quelque chose le retint :
– Oui, je vis tout seul. Ici, il n’y a que des vieux solitaires comme moi, l’hiver. Ma femme est morte il y a dix ans, après m’avoir fait passer une vie infernale. Tous mes amis sont morts… Mes seuls compagnons sont les livres…
Le regard lointain, Lucien avait oublié la présence du petit garçon.
L’enfant réfléchit un instant puis changea de conversation. Il demanda brusquement :
– Est-ce que tu crois au paradis ?
Décidément, ce gamin avait le don de poser le doigt là où ça faisait mal, là où on n’avait pas envie d’aller, là où on voulait construire des murs pour oublier.

– Et toi ? demanda à son tour le vieil homme, pour se défendre. Le malaise persistait en lui.
– Non, toi d’abord ! insista l’enfant.
– Ce sont des questions bien graves pour ton âge ! répondit Lucien.
– Je ne suis pas petit ! J’ai sept ans et demi ! C’est vieux ! martela l’enfant d’un air têtu.
– Que fais-tu sur la plage à cette heure ? Alors que tu devrais dormir ! Tu n’as pas honte !
– J’ai pas envie ! Et puis ma maison est juste là, tu vois ?

L’enfant fit un geste de la main en direction d’une villa jaune sans clôture dont le jardin dévalait vers la plage. Il y avait une chaise longue vide et du linge séchait sur un fil de fer. Alors le petit garçon dit au vieil homme :

– Moi je m’appelle Rémi, et toi ?
– Lucien, jeune homme.
– Est-ce que tu veux jouer à la balle avec moi ? demanda Rémi. – Oh ! Non, tu sais, je n’ai plus la force… Non, je vais rentrer chez moi, dit Lucien, soulagé. Il allait enfin retrouver sa tranquillité.
– Si ! Allez ! On ne va pas jouer trop fort !

À ce moment-là, la balle revint vers eux. Et avant que le vieux ait pu répondre quoi que ce soit, une demi-douzaine de gamins aux yeux brillants, aux cheveux ébouriffés, se tenaient autour de lui. Lucien ne se sentait pas la force d’aller contre la volonté de six gamins têtus, décidés coûte que coûte à l’entraîner dans leurs jeux. Mais comment leur échapper ? Il n’aimait pas qu’on perturbe sa routine, mais il n’aimait pas non plus avoir à refuser quelque chose.

Par chance, une femme aux cheveux bruns surgit au loin et cria aux enfants :
– Dix heures… Il est temps d’aller se coucher ! Revenez et filez au lit !
Elle s’approcha de Lucien, essoufflée :
– J’espère que les enfants ne vous ont pas gêné ! Si c’était le cas, j’en suis navrée… Vous êtes souvent seul sur ce banc… Si je peux faire quoi que ce soit pour vous… N’hésitez pas. Nous sommes en vacances pour l’été. Nous sommes voisins. Vous… vous n’avez pas de famille ?

Toujours la même question… Ils allaient le laisser en paix ? Lucien aimait sa solitude, sa tranquillité. Il n’en souffrait pas ! On ne pouvait pas le laisser deux minutes !
– Non, je n’ai pas de famille mais ça ne me dérange pas, répondit-il d’un air bourru.
– Pardon, je suis confuse… Je ne voulais pas, je suis désolée… Si vous voulez, venez prendre le café demain midi… proposa la femme.
– Merci bien, mais je ne sors pas avec une chaleur pareille. J’attends qu’il fasse plus frais.
– Et en fin d’après midi ? On mange tôt en général. Vers sept heures. Comme ça, les enfants peuvent encore jouer sur la plage après le repas.
Lucien se sentit pris au piège. Acculé contre un mur. Il ne pouvait pas refuser, il n’y arrivait pas. Au dernier moment, il trouverait bien une excuse pour ne pas y aller…
– Je ne sais pas… Peut-être…
Et voyant l’air insistant de la femme, il finit par accepter.

Le lendemain matin, Lucien se réveilla en sursaut. Il déjeuna d’un bol de café, de quelques biscottes beurrées et d’un œuf à la coque qu’il alla chercher dans son poulailler au fond du jardin. Bien plus tard seulement, il se rappela avoir été convié chez le petit garçon de la veille. Le vieil homme était partagé entre l’envie de se défiler et celle de répondre à l’invitation. Tout était prétexte à ne pas se rendre chez le gosse : il devait encore ranger son établi, nourrir ses poules, placer des pièges à rats dans le jardin. Et ensuite, dans l’après-midi, il y aurait les tomates à biner, à arroser, sans quoi elles mourraient…

Il n’était pas vraiment à l’aise. À quoi bon aller là-bas ? À quoi cela lui servirait-il ? Qu’aurait-il de bien intéressant à leur raconter ? En plus, c’était le jour où sa bonne venait à la maison… Que faire ?

La journée s’écoula et le vieil homme vaqua à ses occupations. L’heure de se préparer arriva. Lucien alla dans sa chambre et, finalement, sortit sa chemise des grandes occasions et sa veste en lin de couleur claire. Ces derniers temps, il sortait plutôt l’autre costume, le noir. Les vêtements sentaient la naphtaline. Il n’avait pas dû les porter depuis cinq ans, depuis le jour du baptême de la petite fille de son meilleur ami, lequel ami avait passé l’arme à gauche l’hiver dernier. Il se mit un peu d’eau de Cologne, se coiffa. Au dernier moment, il prit une boîte d’œufs de son poulailler et un paquet de biscuits. Des œufs tout frais du matin, des œufs de poules nourries avec amour, en liberté totale. C’est pour ça qu’il faisait la guerre aux chats. Il avait horreur de ces bestioles. Ils assassinaient les oiseaux, égorgeaient ses poussins, poussaient des miaulements démoniaques les nuits de pleine lune, non, décidément, les chats n’étaient pas ses amis.

La femme l’accueillit avec un grand sourire et prit la boite d’œufs et les biscuits que Lucien lui tendait.

– Je suis contente que vous soyez venu ; les enfants sont tellement impatients, on ne les tient plus ! Ils sont sur la terrasse ; on vous attendait pour goûter.

Autour d’une table garnie de brioches, il y avait là ses enfants et ses neveux, ainsi qu’un petit voisin.

– Ils ne sont pas tous à moi, dit la tante. Au fait, je me présente, je m’appelle Laurence.
– Lucien, pour vous servir.
– Mon mari est en haut, il va descendre d’une minute à l’autre.

Tandis que les enfants dévoraient les brioches, que la confiture dégoulinait sur les mentons, Lucien s’était assis à un coin de la table et regardait tout ce petit monde qui riait, se chamaillait. De temps à autre, son regard se perdait dans l’immensité bleue de l’océan. Il ne parlait pas, souriait peu. En quelques minutes, tout fut avalé, nettoyé, et les gamins se levèrent de table pour jouer sur la plage face à la terrasse.
– Nous avons loué cette maison pour les deux mois de vacances. Nous venons d’Angers. Mes neveux sont de Rennes. Moi, je suis née ici, dit Laurence. En tout, ça fait cinq gamins, cinq petits copains… Ils n’ont pas le temps de s’ennuyer…

Et la mère continuait de parler, le père intervenant de temps en temps, tandis que Lucien gardait le silence. Un nœud dans sa gorge, toujours. Une sensation de malaise qui ne le quittait pas. Il aperçut au loin le petit bonhomme blond à la chemise rouge et qui jouait avec les autres sur la plage.

Au bout d’un quart d’heure, Rémi vint tirer la chemise de Lucien :
– Tu joues au ballon avec moi s’il te plaît ?
– Non, tu sais bien, je t’ai dit hier… je suis trop vieux !
– Allez ! S’il te plaît !
– Non, je vais y aller… Tu m’accompagnes sur la promenade ? dit Lucien à Rémi. Puis, au couple :
– Ce fut un plaisir. Merci bien, M’sieur Dame. Au plaisir… Lucien remit sa casquette et prit congé. Sa silhouette voûtée s’éloigna lentement sur la promenade, derrière la dune. Alors il se tourna vers Rémi et l’enfant lui sourit.

– Je ne sais pas pourquoi il me fait pitié, ce petit vieux, fit Laurence. Depuis le début de l’été, il est là, sur son banc, à la même heure, comme abandonné à lui-même. C’est triste, la vieillesse…
– Laisse-le, si ça se trouve, il est bien comme ça, dit le mari.
– Tu as peut-être raison. Mais si tu avais vu comment il observait les enfants… Il a un regard si doux avec ses yeux gris et il a l’air si seul.

Un peu plus tard dans la semaine, Lucien était assis à la même place, sur son banc en bois, quand Rémi fit irruption :
– Bonjour Lucien ! Tu as fait quoi ce matin ?
Et sans attendre de réponse :
– Moi, j’ai pêché toute la matinée, je suis allé dans les rochers à marée basse et j’ai trouvé plein de poissons. J’ai aussi ramassé des algues et des bigorneaux, tu veux les voir ? Mon seau est là-bas !

Lucien se gratta la tête. Il n’avait pas envie de se lever. Pour une fois, il ne faisait pas trop chaud. Il y avait quelques nuages dans le ciel et une brise rafraîchissante soufflait sur la dune.
– Écoute, mon bonhomme, je suis vieux, très vieux… Ce n’est pas que je ne veuille pas t’accompagner… Mais mes jambes sont fatiguées, tu sais bien…
– Pas de problème ! Je vais chercher mon seau, je reviens ! Tu m’attends, dis ?
– Oui… marmonna Lucien à court d’arguments tandis que le petit garçon filait vers la maison.

Quelques instants plus tard et Rémi revenait en tenant à bout de bras un seau en plastique plein d’eau de mer. Il le déposa aux pieds du vieil homme.
L’enfant leva vers Lucien de grands yeux brillants… Des yeux gris semblables à l’océan un jour de tempête… Ce regard qui vous dit mille fois « je t’aime », sans condition. Tous les enfants ont-ils la même étincelle dans les yeux quand ils croient qu’on s’intéresse à eux ?

Une ombre de tristesse passa sur le visage de Rémi comme s’il avait lu dans les pensées de Lucien. Mais il ne partit pas pour autant. Alors le vieil homme comprit qu’il n’aurait pas la paix tant qu’il ne prêterait pas sincèrement attention à ce que son compagnon avait pêché. Il prit un air sérieux, se gratta le menton en se penchant sur le seau :
– Mais tu as récolté des merveilles, dis-moi !
L’enfant se rengorgea, fier comme un paon.
– En fait, j’ai ramassé ça avec un couteau… Et il tendit à Lucien un mollusque à la coque pyramidale.
– Oui, c’est un chapeau chinois, une bernique ! C’est très dur d’arriver à les déloger du rocher où elles se sont fixées. Elles ont un pied puissant qui se colle à la roche. Et elles n’en bougent pratiquement plus.
– Mais alors comment elles font pour se nourrir… ? fit l’enfant, curieux.
– Et bien, elles se déplacent quand même pour manger les algues microscopiques qui recouvrent les rochers…
– Ah d’accord !… J’ai aussi ramassé une étoile de mer vivante ! Une vraie !!! Et ce crabe ! Il a des tas de petites coquilles blanches sur le dessus !
– Oui, ce sont des balanes, elles se fixent sur la carapace des crabes, sur les rochers, sur les moules, même !

Le petit montrait ainsi chacune de ses trouvailles à Lucien qui patiemment expliquait, répondait à ses questions. Le vieil homme était un puits de science sur la mer et ses habitants. Chez lui, sa bibliothèque contenait plus de livres d’histoire naturelle que de romans, lus, relus avec attention depuis tant d’années. Dans le seau, on pouvait voir encore une coquille de lutraire, des dizaines de tellines papillon roses, des bigorneaux, du sable, du varech et une dentelle d’algue rouge. Au milieu de tout cela, nageaient des dizaines de crevettes qui chatouillaient la peau de Rémi lorsqu’il plongeait sa main dans le seau et essayait d’en attraper une.
– Tu viens goûter à la maison, demanda Rémi ?
– Non, écoute, je ne peux pas débarquer comme ça chez toi tout le temps, tu comprends… On ne m’a pas invité…
– Attends, je vais demander… Reste là !
– C’est ça, allez, va !

Et Rémi s’en alla en courant vers la maison familiale, traînant son seau à deux mains. Mais il ne revint pas vers Lucien cette fois-ci et ce dernier, pas plus étonné que ça, referma son livre quand il en eut assez de lire. Il regagna ses pénates, soulagé de ne pas avoir à faire preuve de sociabilité.

Pendant une semaine, le ciel se couvrit tous les après-midi et il plut quelques gouttes. Le temps avait changé; le fond de l’air était frais. Lucien sortit un jour de grand vent puis il se rendit à son banc favori. Avant même qu’il ait eu le temps d’ouvrir son livre, un petit lutin au capuchon rouge parut à lui :
– C’est moi Lucien ! dit Rémi. J’ai mon cerf-volant !
Et il prit la main du vieil homme qui se laissa entraîner pour une fois… Oui, les cerfs-volants, ça, ça lui plaisait…
– Ne vas pas trop vite, je vais tomber, mon petit ! dit Lucien tandis que l’enfant courait dans le sable à en faire trébucher le vieil homme. Le garçon saisit les ficelles de son jouet qui vola dans les airs.
– Regarde comme il monte haut dans le ciel !
Et Rémi tira les ficelles du losange en tissu. Le cerf-volant avait une queue arc-en-ciel faite de plusieurs rubans attachés les uns aux autres. On aurait dit le même cerf-volant qu’il y a soixante ans, aux couleurs passées. Il virevoltait dans les airs, piquait vers le sol, faisait des loopings avant de remonter vers les cieux dans une gigue folle. Lucien suivait des yeux l’objet ; son regard se perdait dans les nuées grises du souvenir.
Des petites mains dans les siennes, celles de son fils… Son enfant unique… Des cris quand le cerf-volant tirait trop fort et menaçait de s’envoler… Des rires… Un nez retroussé, un sourire malicieux, et le vent, toujours le vent… Non loin, une femme aux cheveux châtains, aux yeux bleu gris, surveillait la scène avec attention. Lucien se souvenait des balades où tous trois marchaient en se tenant la main sur la jetée au bout de laquelle un marchand ambulant vendait des chouchous caramélisés et des bonbons à l’anis qui coloraient la langue en vert. Dans les bassins municipaux, on faisait voguer des voiliers miniatures à l’aide de baguettes en bois et tous les enfants se retrouvaient pour s’y livrer à des batailles navales.

Lucien et sa femme venaient de quitter la capitale et leur fils était né peu de temps après. Lui n’avait pas connu Paris et sa grisaille, Paris et ses tours, Paris et sa pollution déjà, à l’époque… Tous trois avaient habité dès le début la maison au buis, celle où vivait encore Lucien, remplie du souvenir des anniversaires fêtés années après années, avec leur éternel gâteau recouvert de cire de bougie fondue, d’images de Noëls lointains aux couleurs pastel… de lettres et de chiffres formées chaque soir avec le petit, quand il apprenait à lire et à compter.

Mais un jour, tout avait basculé. Ce jour maudit où Lucien avait emmené son fils le long de la côte sauvage faire du cerf-volant, où des vagues plus hautes que des maisons s’écrasaient sur le chemin côtier, où il soufflait un vent à décorner les bœufs. Sa mère lui avait fait une bise pendant qu’il mangeait sa dernière tartine de beurre fondu. Et Lucien en était resté une semaine sans dormir, jusqu’à ce que le petit corps soit enterré dans un trou profond au cimetière. Lui qui avait si peur du noir… Il avait été emporté par une lame.

Après sa mort, sa femme l’avait quitté pour retourner vivre à Paris, chez sa mère. Mais ils n’avaient jamais divorcé, n’avaient pas refait leur vie, n’avaient pas eu d’autres enfants. De temps en temps, ils se revoyaient durant quelques jours et ils passaient leur temps à se déchirer, à se renvoyer la faute l’un à l’autre. Ainsi était faite la vie. En voyant Rémi, Lucien avait chaud au cœur; il se sentait revivre. Peut-être était-ce une nouvelle chance ? Peut-être devait-il saisir ce moment, ne plus penser à rien, et jouer dans le vent avec le petit garçon, comme avant…

Les autres enfants déboulèrent et firent un cercle autour de Lucien :
– Moi aussi, moi aussi ! Je veux jouer !
Et le vieil homme se trouva au milieu de tous ces gosses, à tirer les cordes du cerf-volant, à entourer tour à tour leurs petites mains de ses paluches ridées pour guider le vol. Ils jouèrent jusqu’à l’heure du repas. Leur mère les prévint que la soupe était prête. Au passage, elle invita Lucien :
– Dites-moi, acceptez cette invitation, venez manger ce soir avec nous…

Lucien pour une fois ne rechigna pas.

À table, il s’assit à côté des autres enfants. Et les conversations fusèrent entre les membres de l’assemblée. Lucien était joyeux. Il souriait. Peut-être que le verre de vin rouge qu’il avait accepté y était pour quelque chose. De temps en temps, il se retournait et ponctuait chacune de ses phrases par ces mots :
– Hein, Rémi, tu vois ?
La plus jeune des filles demanda alors à sa mère :
– Maman, qui est Rémi ?
– Tais-toi, ma chérie. Laisse notre invité tranquille, répondit la mère d’un air contrarié.

Laurence fronça les sourcils, perplexe. Dans ses yeux, on lisait de l’inquiétude pour le vieil homme.
Quand ce fut l’heure de se quitter, Lucien fit :
– Il faut que je rentre.

Le vieil homme embrassa les cinq enfants réunis autour de la table, remercia Laurence et son mari pour leur hospitalité. Le couple regarda la silhouette du vieillard s’éloigner sur le chemin. Lucien marchait avec peine, lentement. De temps en temps, il trébuchait mais ne tombait jamais, comme si quelqu’un l’aidait à avancer. Il parlait et riait avec entrain, rempli de joie. Mais il n’y avait personne à ses côtés.

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