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De la curiosité – Paris / La Baule

 

 

De la curiosité

 

de la curiosite

Le garçon était avachi dans le RER bondé, son sac de classe posé sur les genoux. Par chance, il avait réussi à se faufiler entre les gens et avait trouvé une place libre à côté d’une grosse dame, près de la fenêtre. Il rentrait chez lui, après les cours par le train de 17h55, comme tous les soirs de la semaine.

C’était un rouquin malingre pour ses seize ans, les cheveux crépus, le nez écrasé. Il avait un curieux faciès, des traits négroïdes et sa peau blanche était couverte de taches de rousseur. Ses yeux vifs dénotaient une intelligence rare. En tant que premier de la classe, ça dérangeait. Quand il était au collège, on se moquait régulièrement de lui, on tirait sur son sac pour le faire trébucher, on l’appelait «Poil de carotte». Maintenant qu’il était au lycée, les quolibets avaient cessé pour une forme de mise à l’écart plus sournoise, plus insidieuse. On le craignait un peu car il résolvait des problèmes de maths insolubles pour le commun des mortels avec une facilité déconcertante et obtenait les meilleures notes en dissertation. On le méprisait aussi car il était laid, bizarre, avec ses yeux globuleux et sa peau laiteuse, et parce qu’il portait toujours les mêmes jeans et sweets déformés. Les filles, d’instinct, ne lui parlaient pas, repoussées qu’elles étaient par son air de singe. Quant aux garçons, ils ne lui adressaient la parole que pour avoir la solution du dernier problème de physique et ne s’intéressaient plus à lui une fois qu’il la leur avait donnée.

Mais tout cela ne l’affectait pas. Il s’en fichait royalement. Il affichait un air détaché, crâne, et surplombait de son génie tous ces petits cons qui ne l’en détestaient que davantage. Rien ne semblait l’atteindre. Ni les rires sous cape, ni les regards en coin car lui-même faisait preuve d’une indifférence superbe envers tous ceux que sa présence dérangeait. Avec une grande tige au nez crochu qui ne le quittait pas d’une semelle, ils formaient un couple étrangement assorti. Ils s’asseyaient toujours sur le même banc, sous le préau, à côté de la cantine. Ensemble, ils parlaient de Platon, des Pink Floyd ou du dernier Tarantino. On les avait surnommés Laurel et Hardy.

Ce soir-là, enfoncé dans son blouson à capuche, il s’était blotti dans son siège, coincé entre la grosse dame et le radiateur, un livre ouvert à la main, ses écouteurs sur les oreilles et il regardait la nuit tomber par la fenêtre pendant que les stations se succédaient à travers le rond qu’il avait tracé dans la buée… De longues traînées de pluie glissaient sur la vitre sale, rayée. L’eau s’infiltrait à l’intérieur du wagon, dégoulinait des manteaux détrempés, des parapluies repliés, des sacoches en cuir, sur le sol couvert de vieux chewing-gums.
Le garçon avait oublié les minutes passées à guetter la place qui se libérerait, les crampes dans les jambes, la fatigue. Oubliés, les passagers collés comme des sardines à l’huile dans leur boîte et qui vous écrabouillaient les pieds sans pitié. Envolées, les odeurs de sueur, de pisse, d’œuf pourri. À travers la fenêtre, défilaient des voies désaffectées, des murs tagués, puis des jardins encore et un terrain de foot envahi de ronces. Plus loin, les eaux boueuses de la Marne dans lesquelles se délayaient les lampadaires jaunes de la promenade. Au dessus, le ciel bleuté du soir pleurant comme une fontaine sur la ville.

C’est alors que le garçon sortit de sa torpeur et l’aperçut pour la première fois, assis en face de lui, à côté d’une femme. Il le dévisagea, lui, le vieux type aux traits léonins, aux yeux d’ivoire dans un visage d’encre. Il avait les cheveux aussi crépus que l’adolescent mais de couleur grise et il portait une gabardine élimée. Il y avait quelque chose d’amer dans le pli de sa bouche, de cruel peut-être aussi. Il avait attiré l’attention du garçon parce qu’il lisait un livre de Jack London, L’appel de la forêt, et que le garçon venait d’en achever la lecture peu de temps auparavant. L’ouvrage était une édition ancienne, aux pages jaunies, aux coins écornés, à la couverture auréolée de taches d’humidité. Il y eut un furtif échange entre le vieux et le garçon, une lueur aussi vite éteinte qu’elle s’était allumée dans leurs yeux. Bastien lut de la curiosité. Peu après, l’homme referma son livre, l’enveloppa dans un sac en plastique rose et quitta le wagon.

– Bastien ? C’est toi ? cria une voix féminine depuis la cuisine, quand le garçon referma la porte d’entrée. Pas de réponse.
– Bastien ? réitéra la voix, agacée.
– Quoi ? dit l’adolescent en franchissant le seuil de la cuisine.
Il regarda sa mère qui préparait le repas. Son visage cerné, aux traits tirés, était rouge de sueur. Ses cheveux gras étaient attachés en queue de cheval derrière sa tête. Elle avait passé un tablier par-dessus son jean usé et coupait des patates au-dessus d’une casserole d’eau bouillante.
– Tu peux me dire bonsoir, c’est pas interdit !
– Oui, bonsoir m’man. J’ai des devoirs… Il faut que j’y aille. – Tes devoirs, tes devoirs ! T’as eu des notes, aujourd’hui ? demanda la femme.
– 16 en Français.
– C’est tout ? fit la mère, sarcastique. T’aurais pu mieux faire !

Bastien n’était pas susceptible. Pourtant, sa mère lui parlait toujours désagréablement. Rien ne la satisfaisait. Elle était infirmière de nuit en cancérologie dans un service de soins palliatifs. Des horaires déments, du mal à joindre les deux bouts, seule à élever ses enfants. Abandonnée par ce mari qui ressemblait tellement à son fils aîné. Divorce. Retour aux îles. Son nez, ses lèvres, ses yeux… Il ne les tenait pas d’elle. Il les avait hérités de ce père disparu dans la nature. Ce dernier était un métis né d’un père irlandais et d’une mère guadeloupéenne. Curieux mélange qui expliquait la couleur de la peau, les taches de rousseur, les cheveux crépus de Bastien. Un albinos, voilà comment se définissait le garçon, même si tel n’était pas le cas. Un jour, il irait à la recherche de son père, en Guadeloupe. Il n’avait pas eu de nouvelles depuis deux ans.

Au-dessus de son bureau, dans sa chambre, Bastien avait punaisé une photo prise des années auparavant sur la plage, aux Antilles. On y voyait un enfant, peau rose et cheveux roux, dans les bras d’un homme basané. Son père. Bastien avait six ans sur la photo et il se souvenait de ces vacances comme d’une période bénie où chaque journée succédait à la suivante sans heurt, sans tracas, sous le soleil des Caraïbes, au rythme des vagues. Cette photo avait été faite le dernier jour du séjour. Après, sa mère était revenue en métropole avec ses deux enfants, Bastien et sa petite sœur, mais sans le père.

Le garçon sortit des livres de son sac. Il commença sa version latine pour la semaine suivante. Au bout d’une demi-heure, on entendit des coups de talon dans l’appartement du dessus, puis des hurlements. Une chasse d’eau que l’on tire. Ça y est, les voisins étaient rentrés du boulot. Bastien posa son stylo, se passa la main sur le front et sortit des boules en cire de son tiroir qu’il se colla dans les oreilles. Il s’attela ensuite à la résolution de trois problèmes de maths, apprit deux pages d’Histoire. Une heure plus tard, il était en nage. Il avait oublié l’heure, les bruits, s’était concentré sur son travail et maintenant, il en avait presque mal à la tête.
Quittant sa chaise de bureau, il bâilla puis s’allongea sur son lit. Le long du mur, Bastien avait rangé ses vieilles peluches. La tapisserie des murs se décollait sous la fenêtre à cause de l’humidité. Les bruits du dessus s’étaient calmés. Il commençait à s’endormir quand sa sœur vint lui dire que le repas était prêt.
À table, on ne parla pas. On mangea en silence comme d’habitude. On mastiqua, on avala, on déglutit. Le téléphone sonna et la mère répondit. Elle laissa à ses gosses le soin de tout ranger. De toute façon, ils connaissaient la chanson. C’est Bastien qui se coltina la vaisselle, qui essuya les couverts, les assiettes avant de les ranger dans le placard. Il termina par un coup de balai sur le sol puis se réfugia dans sa chambre. Quand il se glissa dans son lit, ses yeux se fermèrent tout seuls.

La journée de cours se déroula comme d’habitude et le soir suivant, Bastien monta à nouveau dans le RER. Il n’y avait pas de place assise. Il se faufila dans un coin près de la fenêtre, son sac de cours entre les jambes, un livre à la main.
Durant le cours de maths, il avait été le seul à trouver la solution du problème… Les autres élèves avaient soupiré dans son dos et Bastien avait senti leur mépris le transpercer. Haussant les épaules, il chassa ces pensées de sa tête. Une bande de crétins, voilà ce qu’ils étaient. Superficiels, médiocres. Ils avaient aussi rejeté Sabrina, la grande gigue qui l’accompagnait. Elle aussi était taxée d’intello. Alors à deux, ils faisaient la paire. C’est pas qu’elle l’attirait vraiment, Sabrina. En tout cas, elle ne faisait rien pour, avec ses cheveux filasses et ses boutons sur le front. Mais elle était vraiment différente. Une fille sans chichi. Qui ouvrait sa gueule. Tout à l’heure, elle avait rembarré un gars qui voulait encore les cahiers de Bastien pour la solution de l’exo de chimie. En fait, il se demandait parfois s’il n’y avait pas plus que de l’amitié entre eux. Quand il pensait à elle, des fois, il n’osait imaginer ce qui se passait en lui. Là, c’est clair, il n’assumait pas.

Tout à coup, le garçon s’arrêta de rêvasser, les sens en alerte. Il perçut une présence dans son dos. C’était une sensation animale. Presque surnaturelle. Comme lorsque les bêtes flairent une présence alors qu’elles sont occupées à autre chose. Avant même de le voir, Bastien sut d’instinct que l’homme de la veille était derrière lui. Lentement, il se retourna en fixant le sol. Puis son regard remonta le long de la barre métallique tenue par une main puissante, d’une taille démesurée. Une main noire aux ongles roses maculés de sang. Des ongles ovales, lisses, cerclés d’une croûte rouge… Le garçon fronça les sourcils, intrigué. Mais il ne put se concentrer davantage. Ses yeux jetaient des regards furtifs vers les ongles du vieux, vers ce détail macabre qui lui hérissait la peau du dos. Bastien en avait le pressentiment : ce n’était pas normal. Le vieil homme, gêné, glissa ses mains dans les poches de son imperméable et disparut à travers les portes du train à la station suivante.

Le lendemain, à la même heure, le vieux monta à nouveau dans le wagon. Le cœur du garçon se serra violemment dans sa poitrine. C’était comme s’ils s’étaient tacitement donné rendez-vous. Il tenta de se rassurer. C’était couru d’avance. Bastien prenait son RER à la même heure tous les soirs. Il montait toujours dans le troisième wagon en partant de la tête du train afin d’être juste en face de la sortie de la station. Si le vieux tenait le même raisonnement, il n’était pas étonnant qu’ils se retrouvent trois soirs de suite à prendre le train ensemble.
Cette fois, l’inconnu tenait dans sa main un sac en plastique duquel quelques gouttes de sang tombèrent. Il contenait une masse enveloppée dans du papier blanc. Mais ça ne pouvait pas être un simple morceau de viande. C’était trop gros. Alors quand le vieux sortit du wagon, Bastien n’hésita pas. Pris d’une impulsion subite, il lui emboîta le pas.

Il le suivit dans les rues sombres, il marcha derrière lui sous la pluie, sur le trottoir verglacé. Le garçon se tenait à une distance respectable, ne quittant pas des yeux la silhouette voûtée qui se déplaçait dans la nuit. Bientôt, ils arrivèrent aux abords d’une boulangerie. Le vieil homme s’y arrêta, fit la queue. Bastien resta dehors en attendant. Il mourait de froid. Mais pour rien au monde, il n’aurait renoncé à sa filature.
À terre, des gouttes de sang se délayaient dans l’eau sale du caniveau. La pluie qui tombait en continu du ciel devint de plus en plus dense. Elle finit par se changer en neige fondue. Bastien frissonna, se maudit d’avoir oublié ses gants. Il se blottit dans son anorak, sauta sur place car il sentait que ses orteils commençaient à geler. Enfin, l’homme sortit de la boulangerie, une baguette de pain d’une main, de l’autre, le sac.
Le garçon reprit sa course, rapidement essoufflé. Il cavalait, le vieux ! Les rues se vidèrent ; les éclairages publics s’espacèrent. On dépassa un troquet aux vitres sales. Des étoiles en papier doré, scotchées à l’intérieur. Un ou deux habitués assis au comptoir, un verre de rouge à la main. Un instant, Bastien eut peur que le vieux ne s’y arrête. Si tel avait été le cas, il aurait mis fin à sa filature car il supportait difficilement ce froid à congeler les canards dans les bassins municipaux. Et ç’aurait été vraiment dommage.
Enfin, on arriva devant un immeuble gris dont le crépi partait par plaques entières. Des lézardes aux murs. Des volets brinquebalants. Un pot de géranium mort coincé derrière une balustrade. L’imperméable du vieux disparut par la porte d’entrée devant laquelle stationnait une estafette blanche. Quand Bastien fut certain d’être seul, il s’approcha du porche. Il y avait plusieurs noms à côté de la porte.
Il nota dans sa tête le numéro et la rue puis fit demi-tour sous la neige. Il reviendrait une autre fois. Avec Sabrina. Il se le jura.

De retour à l’appartement, l’adolescent eut une prise de bec avec sa mère car il était en retard. En plus, il avait oublié d’acheter le pain. Il haussa les épaules, prit son mal en patience et mangea sa soupe froide. Vaisselle, coup de balai. Devoirs. Il alla dans le salon et s’avachit dans un fauteuil. Son cœur fit un nouveau bond. Sur la table basse, un exemplaire du Parisien titrait : « Disparitions étranges dans l’Est parisien. » Bastien déplia le journal, trouva enfin l’article qu’il lut en diagonale : « Le nombre de disparitions s’élève à six depuis six mois… Même type de victime… Jeunes filles de douze à quinze ans… Crime crapuleux… » D’habitude, il ne lisait jamais le journal. Ça le gonflait. Les faits divers lui passaient au-dessus de la tête. Mais là, une phrase retint son attention : «Cette fois, il semblerait qu’un témoin ait vu une fourgonnette blanche s’arrêter près du lieu où la jeune fille avait été vue pour la dernière fois… »
L’estafette blanche. Elle était garée devant l’appartement du vieux. Il fallait prévenir Sabrina. Il se saisit du combiné et après lui avoir exposé la situation, il lui fit :
– Tu comprends, ce sac, il dégoulinait de sang ! Deux soirs de suite ! Du sang sur les mains… ! C’est pas possible, c’est lui, j’en suis sûr. Il faut absolument que tu viennes avec moi !
– Attends. Comment tu vas faire ? T’es en train de me dire que tu veux rentrer chez ce vieux ? Y’a violation de domicile ! Tu sais que tu n’as pas le droit ?
– Non… Je ne veux pas rentrer chez lui ; c’est juste que là, il y a quelque chose de louche. Y’a un hangar sur le côté, c’est pas interdit de rentrer dans les hangars, non ?
– Tu veux l’espionner ? Et tu veux que je t’accompagne ?
– Écoute, tu resteras dans la rue, tu feras le guet. Rien de dangereux. Et tu me préviendras si quelqu’un vient… S’il te plaît !
Après une demi-heure de tergiversations, Bastien parvint à convaincre Sabrina. Le lendemain, ils iraient voir le vieux au sac. Le garçon n’aurait pas l’esprit en paix tant qu’il ne saurait pas pourquoi du sang avait coulé de ce sac deux fois de suite à deux jours d’intervalle. Il était persuadé qu’il y avait un lien avec l’article lu dans le Parisien.

Pourtant, il s’écoula quelques jours avant que Bastien ne poursuive son enquête. Il avait eu beaucoup de travail au lycée mais cela ne l’avait pas empêché de collecter les articles concernant la disparition dans le journal. Il n’avait pas revu le vieux dans le train. Il n’en était que plus impatient de se rendre chez lui. Il imaginait dans les moindres détails la façon dont le vieux capturait ses victimes, comment il les découpait à la scie, comment il se débarrassait des cadavres en les enveloppant dans des sacs plastiques roses. Avec sa copine, il ne parlait que de cela au lycée. Au fil des récréations, il avait piqué la curiosité de Sabrina. Maintenant, elle était mordue. Enfin, ce fut le moment. Ils se donnèrent rendez-vous un vendredi soir à la sortie du RER. Un soir sans lune. Une pluie fine tombait du ciel. Un froid humide s’infiltrait entre leurs omoplates. Ils parcoururent les rues désertes, passèrent devant la boulangerie fermée. Dans le café de la dernière fois, des badauds autour de leur verre de vin. Bastien et Sabrina continuèrent leur chemin. Deux ou trois pâtés de maison plus loin, ils arrivèrent devant l’immeuble du vieux. Personne aux alentours. Pas de lumière.
Bastien fit signe à Sabrina de garder le silence. Il sortit de son sac à dos une lampe de poche. La porte du hangar était entrouverte. Ça leur faciliterait la tâche. Au cas où, Bastien avait emmené une pince.
– T’es complètement cinglé, lui chuchota Sabrina. J’ai la trouille. Tu me fais peur parfois…
– T’inquiète, aie confiance. Y’a rien à craindre… Bouge pas, et si quelqu’un vient, tu siffles, d’ac ? Ou tu fais sonner mon portable… Je le laisserai sur mode vibreur.

Il pénétra dans le hangar. Le faisceau lumineux de sa lampe balaya le sol, les murs. À l’intérieur, la carcasse d’une deux-chevaux défoncée. Des roues de vélo, des tubes en métal. Des clés à molette, des tournevis, des pieds de biche, des bocaux poussiéreux remplis de vis et de clous rouillés sur les étagères. Dans un coin, il aperçut une tache noire. On aurait dit du sang séché. Le garçon s’en approcha et toucha. Il soupira. C’était de l’huile de vidange.
Bastien grimpa sur un établi, jeta un œil à travers la fenêtre. Depuis ce perchoir, on apercevait la façade arrière des appartements. Au rez-de-chaussée, l’une des fenêtres était éclairée. Il n’y avait personne dans la pièce. C’était une cuisine, ou plutôt une salle à manger. Les murs étaient tapissés de vieux papier peint. On avait accroché des gravures çà et là, des cadres noirs représentant des paysages, des bateaux dans leur port. Un trophée de chasse, une tête de caribou ou d’élan. Au-dessus d’une commode, il y avait un fusil et diverses armes blanches au mur. Bastien frissonna. Il en avait la certitude, c’était là qu’habitait le vieux.

Sur la table de la cuisine, un morceau de viande énorme reposait dans un plat en terre cuite. C’était un amas de nerfs et de chairs sanguinolentes. On aurait dit un bouquet de fleurs rouges, une gerbe striée de blanc, parcourue de veines bleutées. Des caillots de sang pendaient au bout des artères tranchées. Bastien eut un haut-le-cœur. Dans aucun de ses cauchemars, il n’aurait imaginé un truc pareil. C’était pas humain. Ou plutôt si… ça pourrait précisément être… de l’humain ! Un torse écorché. Un carnage. Le garçon était pétrifié. Tétanisé. Demi-tour… Il fallait absolument quitter les lieux. Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine. Il s’égratigna contre le rebord de l’établi, manqua de se blesser aux outils rouillés qui tombèrent dans un raffut du diable. Enfin, il sortit du hangar.

Sabrina n’était plus là. Où était-elle ? Il l’appela à voix basse, anxieux, mais personne ne répondit. Bastien fit le trajet du retour en quatrième vitesse. Sueurs froides, coups de sang dans les tempes… Elle ne décrochait pas son portable et il tombait directement sur la messagerie. Pourquoi bon sang, pourquoi ? La première chose qu’il fit en rentrant fut d’appeler son amie sur le téléphone fixe. Celle-ci était rentrée chez ses parents. Ce fut un soulagement indescriptible. Il se voyait déjà à la morgue devant le médecin légiste, le cadavre de son amie enveloppé dans un sac en plastique : « Oui, c’est bien elle. » Il s’en serait voulu toute sa vie.
– Mais t’étais où ? Tu m’as fait tellement peur ! Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas attendue ?
– C’est la dernière fois que tu me fais faire un truc pareil ! Je flippais comme une malade à attendre dans le noir comme ça !
Une pointe d’hystérie dans la voix, des noms d’oiseau jetés à la figure du garçon.
– Écoute, la prochaine fois, on ira au ciné, d’ac ? dit Bastien, pour la calmer. Tu ne veux pas savoir ce que j’ai vu ?
Sabrina était encore en proie à une peur galopante. Elle avait senti dans le noir comme une présence, des mains qui se coulaient autour de son cou. Elle avait vu des ombres… Elle frissonnait encore au bout du fil. Mais ce fut plus fort qu’elle :
– Vas-y, raconte…
Et Bastien lui parla de sa découverte à travers la lucarne du hangar. Il décrit en détail l’intérieur de la cuisine, le vieux papier peint, les gravures. Il lui raconta pour la lumière, les armes blanches, le morceau de chair
– C’était énorme. Jamais j’ai vu un truc pareil… À ton avis, pourquoi garder ça chez soi quand on est vieux et tout seul ? C’est pas normal. Il faut qu’on y retourne, au moins pour vérifier. On ne peut pas alerter les flics pour rien… On va se faire passer pour…
– Attends, là, je ne te suis plus… l’interrompit Sabrina.
– Allez, juste une dernière fois, s’il te plaît. Imagine qu’il recommence. T’as pas lu les articles ? Il faut arrêter ce monstre !
Bastien était si décidé qu’il réussit, encore une fois, à la convaincre. Ils iraient voir ça de plus près. C’était impératif. Dès le samedi suivant, ils étaient en piste.

Dans le hangar, Bastien se jucha à nouveau sur l’établi. En poussant la fenêtre, il parvint à l’ouvrir. Comme il était de petite taille, il se glissa par l’ouverture. Ça y est, il était dans le jardin ! À cheval sur un muret. Sabrina l’attendait dehors. De là, il avait un bel aperçu sur la façade arrière des appartements. Il y avait un cabanon adossé au mur. À côté des poubelles. Malheureusement, cette fois, la cuisine du vieux n’était pas éclairée.

L’équilibre n’était pas facile à garder là-haut. Et c’était déjà trop tard : il oscilla, vacilla puis tomba de tout son poids sur la cabane avant de s’étaler sur le sol. On entendit un remue-ménage à l’intérieur, des grognements sourds. En moins d’une seconde, une masse s’abattit sur Bastien et l’immobilisa en aboyant. Un chien de garde, un molosse d’au moins soixante kilos… Terrifiant. D’autant plus terrifiant que tout s’était passé dans la plus totale ignorance du danger. Pourquoi le chien ne s’était pas manifesté plus tôt ? Il ne s’était même pas réveillé quand le garçon avait passé la fenêtre !

Une lumière s’alluma. Une silhouette noire se découpa à travers l’encadrement de la porte de l’arrière-cour. On aurait dit une apparition surgie tout droit de l’enfer. C’est alors que la douleur apparut. Bastien ne pouvait plus se mettre debout. C’était comme s’il était tombé sur des lames de rasoir et que celles-ci avaient entaillé les os de son pied gauche. La douleur était telle qu’il faillit perdre connaissance.
En un clin d’œil, le vieux fut à côté de Bastien et l’empoigna en rugissant :
– Qu’est-ce que tu fiches ici ? Pourquoi tu m’espionnes ?
– Arrêtez, s’il vous plaît, j’ai mal, j’ai mal…

Bastien pleurait maintenant.
Les yeux du vieux étaient injectés de sang. Deux boulets de canon rouges qui brillaient dans la nuit comme des feux follets. Jamais Bastien n’aurait imaginé qu’on puisse avoir autant de force à cet âge. Ils restèrent un instant sans bouger en se regardant telles deux bêtes sauvages. La proie et le prédateur. Puis le vieux desserra son étreinte et lui dit brusquement, avec un accent étrange :

– Alors ? Qu’est-ce que tu me veux ? Qu’est-ce que t’as à suivre les gens comme ça dans la rue… ? Tu crois que je t’avais pas vu, l’autre jour ?

Bastien se mit à trembler. Ses dents s’entrechoquaient. Il dit d’une voix blanche :

– Mais je ne vous suivais pas… J’ai mal…
– Tu me prends pour un imbécile ? Tu penses peut-être que je n’ai pas remarqué ton manège, avec ta face de lémurien albinos ? reprit le vieux. Et dans le hangar ?

Le garçon ne répondit pas. Sa fin était proche. Il allait mourir.
– Ton père ne t’a pas appris le respect ? Tu te crois où, hein, dis-moi ? Dans un film américain ? Une série télé ?

Bastien sursauta.
– Mon bonhomme, tu vas m’écouter. Primo, tu vas dégager d’ici en vitesse sinon mon chien va te faire passer le goût d’espionner les citoyens paisibles. Deuxio, que je ne te revoie plus dans les parages sinon je me chargerai de t’amener à la police par la peau du cou, t’as compris ? Y’a rien à voir par ici. Rien à voir pour les mauviettes comme toi.
– Je peux pas bouger. J’ai mal… je me suis cassé…
C’est alors que le vieux vit l’angle étrange que formait la jambe de Bastien. Le garçon ferma les yeux en suffoquant.

– Qu’est-ce que c’est que ce cirque. Voilà autre chose maintenant ! Sale gosse, va !
Le vieux prit Bastien dans ses bras comme s’il avait soulevé une plume et l’emmena chez lui. Le garçon se laissait faire, pleurant à chaudes larmes. Lui, le génie en herbe, le roi des dissertations, l’empereur des versions ! Il avait si mal qu’il ne pouvait plus parler. Le vieux reprit :
– Tu attends. Je nourris mon chien et je suis à toi.
Dans un coin de la pièce, il y avait un gigantesque réfrigérateur. Le vieux venait de lui donner l’explication. C’était pas plus compliqué que ça. Le chien. Evidemment. Toute cette viande, c’était pour le chien ! Un molosse. Un loup. Comment avait-il pu être aussi bête ? Ça lui apprendrait, à lui, le Sherlock des banlieues ! Bastien se sentait vraiment stupide.
– Ma copine… Il faut que je la prévienne. Elle est dehors.
À ce moment, Sabrina entra dans la pièce.

Et le vieux prépara du café pour les deux adolescents. Bastien ne put rien avaler. La douleur le lançait et il n’avait cessé de pleurer que parce qu’il ne voulait pas s’afficher devant Sabrina. Jusqu’à ce que les secours arrivent, il serra les dents en se maudissant.

La camionnette, c’était celle du voisin du dessus. La viande, c’était du bœuf, parce que Tim, le vieux, avait un pote boucher qui lui mettait de côté des quartiers de viande pour son chien-loup.

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