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Rêve de juin – Paris / La Baule

 

 

Rêve de juin

 

«Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement que vous n’avez fait qu’un mauvais somme ». Puck.

Le Songe d’une Nuit d’été, Shakespeare.

Rêve de juin

Le bruit mécanique de la chaîne du vélo, le chant des grillons dans les touffes de fenouil et cette chanson à la mode fredonnée, d’une voix fausse, par la jeune fille… Une jupe rouge à pois blancs, qui vole, vole dans les airs et puis des hirondelles, encore des hirondelles, là-haut, tout là-haut, vers le firmament, vers le mince croissant de lune qui apparaît à l’horizon. Quinze ans depuis deux mois. Lucie les a fêtés en avril dernier. La vie s’étire devant elle comme les reflets du soleil couchant dans les nuées en cette soirée d’été. Les jours les plus longs, les plus doux, les plus beaux de l’année ! Huit heures du soir et pourtant, il y a encore tant de lumière que la jeune fille ferme à moitié les paupières. Torpeur de l’air, chaleur estivale. Cela sent le sable. La mer… D’ici, on entend le bruit du ressac. La plage de La Baule n’est qu’à quelques centaines de mètres. Trois bocages, deux haies d’ajoncs et nous y sommes ! Le soleil a doré sa peau et de petites taches de rousseur sont apparues sur ses joues et ses avant-bras que découvrent les manches retroussées de sa chemise.

Lucie s’est évadée de la maison familiale en emportant un livre. Elle respire le parfum de la liberté sur le chemin qui court entre les champs, derrière le terrain d’aviation non loin du club hippique, à côté de la forêt. Un avant-goût de l’indépendance qui s’offrira à elle durant de longues semaines de vacances. Deux mois entiers pendant lesquels elle n’en fera qu’à sa tête, n’aura aucune contrainte ! Dans quelques jours, elle n’ira plus au lycée. Il faudrait qu’elle vende ses manuels scolaires. Sa mère le lui répète tous les jours depuis le début du mois de juin mais Lucie est tête en l’air. Les contingences matérielles, ce n’est pas son truc. Au fond, son esprit de contradiction y est un peu pour quelque chose. Plus on lui répète ce qu’elle doit faire, moins elle se dépêche. Cela ne sert à rien de s’époumoner, de s’agiter, de brasser de l’air inutilement comme la plupart des gens autour d’elle.

Son flegme en énerve plus d’un : entre ses professeurs, ses parents, elle aurait de quoi s’arracher les cheveux si elle les écoutait. Tous s’égosillent à longueur de journée, tous sont pris dans les filets d’une fureur que la jeune fille ne comprend pas. Et pourtant, ce n’est pas une mauvaise élève, loin de là. Mais voilà, Lucie est ailleurs, la tête dans les nuages, et elle n’attache pas d’importance à ce qui n’en vaut pas la peine.

La fille jette son vélo dans le talus, enjambe le fossé, se faufile sous les barbelés qui délimitent le champ. Les herbes folles, les chardons, fouettent ses jambes nues en y laissant de petites stries rosées. Ça gratte un peu… Voyons, cette marguerite est-elle si hostile si je la place derrière mon oreille, dans mes cheveux, pense Lucie en cueillant la fleur ? Sa longue chevelure blonde dont elle mâchouille une mèche… Sa mère lui en fait tout le temps la remarque : « Arrête de manger tes cheveux ! Tu m’énerves ! »
De quoi elle se mêle, celle-là ? J’ai quinze ans et elle se permet de me faire encore des réflexions !… Il m’aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, il m’aime, un peu, beaucoup, à la folie… pas du tout !!! Oh !

La jeune fille effeuille le dernier pétale blanc de la fleur dont il ne reste que le cœur jaune. Julien ne m’aime pas… Une pointe de déception dans sa poitrine. Elle pousse un soupir et s’allonge dans l’herbe au milieu d’une touffe de bleuets qui forment une couronne autour de sa tête.

À côté, les fleurs ondulent au gré de la brise. Taches rouges des coquelicots, jaunes des boutons d’or, violettes des orchidées sauvages. Dans le ciel, un avion vole vers une destination lointaine. Où va-t-il, se demande Lucie ? Comme j’aimerais voyager… Je ne connais pas le monde si vaste ! New York et ses gratte-ciel, la Chine et ses palais interdits, les plaines de Mongolie, les déserts d’Afrique… Des dunes poudrées se déroulent sous ses yeux, des chaînes de montagnes aux sommets indomptés, des plages de palmiers battues par les tempêtes… et toujours ce martèlement dans sa poitrine, cette ardeur de vivre, cette frénésie.

Soudain, sa rêverie s’interrompt. Elle sent comme un battement de cils sur sa peau. Tiens, un gendarme ! L’insecte grimpe le long du bras de la jeune fille allongée. Elle tend la main et observe le corps rouge à pois noirs, les formes géométriques de son abdomen. On dirait un masque africain, pense Lucie. Ou une tête de mort… Elle frissonne. Elle souffle sur le masque qui part dans les airs.
Sans le vouloir, elle étouffe un bâillement de la main. Petit à petit, sa tête dodeline et elle s’endort au milieu des herbes et des fleurs des champs, sur son bras replié.

Quand elle se réveille, il fait nuit. Lucie est un peu perdue. Comment a-t-elle pu s’endormir ? On était si bien dans l’herbe, aussi ! C’est étrange. On n’y voit goutte. Lucie distingue peu à peu la Voie Lactée dans le ciel scintillant. Elle reconnaît Cassiopée, l’étoile du Berger et toutes les constellations. La voûte céleste est si proche que je pourrais tendre la main pour cueillir les étoiles, pense la jeune fille. Du velours… Je voudrais en prendre un morceau pour me faire un édredon… La lune glisse dans le ciel au fur et à mesure que les minutes passent. La nuit est chaude, douce. Pas un bruit. Seul le chant des cigales monte dans l’obscurité telle une mélopée. Une étoile filante passe et Lucie fait un vœu. Autour d’elle, elle perçoit les mouvements de la vie nocturne. Là, des lucioles grimpent le long des herbes ; ici, les ailes des insectes frémissent; plus loin, un mulot file entre les brins de folle avoine. Une chouette hulule dans le bosquet. Lucie n’a pas envie de retourner chez elle. Avec un peu de chance, on ne s’apercevra pas de mon absence, se dit-elle. Comme je me sens bien ! D’ici, j’aperçois le toit de la maison. Pas de lumière. Tout le monde dort sauf moi. Ma mère devait rentrer tard ce soir et mon père est en déplacement. Je suis libre ! Quels parfums enivrants ! Le foin et l’herbe coupée ! Lucie respire profondément. Durant quelques instants, l’éternité s’offre à elle. Elle pénètre les secrets des nuits ancestrales, lorsque les hommes n’avaient pour tout abri que des tentes en peau de bête. Elle contemple les astres nocturnes, les cimes des arbres qui se découpent dans le ciel clair, et un sentiment de plénitude emplit son âme.

Soudain, son cœur se serre et tambourine dans sa poitrine. Des ombres dansent dans la nuit. Des silhouettes se meuvent telles des fantômes, flottent dans les airs autour d’elle dans une gigue endiablée. Elle cherche à se cacher mais trop tard ! L’une d’elles s’approche de la jeune fille et l’invite. Durant quelques instants, elle se demande si elle n’est pas en train de rêver. On dirait… mais oui… Elle se frotte les yeux… une sorte de faune cornu à la barbe blonde et rousse, aux yeux jaunes étirés vers les tempes. Il prend corps peu à peu sous les yeux de Lucie médusée. Un homme à la peau dorée et aux pieds de bouc, torse nu, d’une beauté envoûtante, avec des bras doux, des muscles saillants. Paralysée, Lucie frissonne d’effroi. Les faunes n’existent pas ! Elle regarde les pieds fendus en deux, les sabots, les jambes de chèvre. Il s’assoit à côté d’elle. Fière, elle tente de ne pas montrer sa peur et le défie du regard. Rire du faune.
– Qu’ai-je donc de si drôle ? fait-elle d’une voix mal assurée.
– Rien, je m’amusais du fait qu’une fille aussi jeune joue à l’école buissonnière sans se douter qu’elle puisse faire de mauvaises rencontres…
– Qui êtes-vous ?
– Qui je suis, peu importe… Parlons plutôt de vous…
Mais Lucie ne répond pas. En elle se heurtent divers sentiments contradictoires. Elle a peur, elle ne s’en cache pas. Elle est aussi très curieuse et voudrait en savoir plus. Il ne semble pas avoir d’intentions hostiles à son égard mais il la regarde d’une façon qui la met mal à l’aise. Comme s’il la voyait nue… Oui, c’est cela. Alors elle se sent rougir dans le noir. Elle ne laisse rien transparaître du désir secret qui naît en elle et reste de marbre. Le faune lui demande d’une voix caressante :
– Pourquoi es-tu sur la défensive ? Il n’y a que toi et moi ici. Aucun risque qu’il t’arrive quoi que ce soit…
Lucie n’en croit pas un mot. Elle se recule un peu même si quelque chose l’attire terriblement en lui. Sont-ce ses yeux en amande, jaunes comme de l’or, dans lesquels on aperçoit – ô miracle – l’infini ? Sa peau d’ange ? Sa bouche sensuelle ? Ai-je jamais rêvé de croiser le chemin d’un homme d’une telle beauté, songe Lucie en son for intérieur ? Je ne connais personne qui lui soit comparable.
À ce moment-là, le visage du faune se fend d’un sourire mi-tendre, mi-ironique.
… Mais ce n’est pas parce que j’apprécie le paysage qu’il peut se croire tout permis, poursuit Lucie en pensée. Tant qu’il reste à une distance respectable, ça va. Après tout, c’est un satyre et tout poli qu’il est, je pourrais très bien tomber dans un piège. En sécurité avec lui ? Je ne le crois pas une seconde !
– Mais si, vous êtes en sécurité avec moi, la rassure le faune, d’une voix lasse.
– Comment ?… je n’ai pas parlé… dit Lucie vivement.
– Il y a des paroles qui vibrent à l’encontre des lois de la nature, dit le faune. Je ne ferai rien qui aille contre ta volonté, ma chérie…

Lucie est toujours sous le coup de la surprise. Il paraît si sûr de lui que c’en est agaçant à la fin. Elle a bien envie de lui faire perdre de sa superbe, de laisser jaillir son tempérament mais elle ne veut pas perdre la face.
Elle choisit donc le flegme et l’insolence. Elle s’appuie sur ses bras, étend ses jambes de sauterelle comme si de rien n’était et oublie sa peur. Elle emplit ses poumons d’air, suspend sa respiration.

Elle sent l’haleine chaude du faune contre la peau de ses bras. Ou peut-être est-ce la brise nocturne ? Alors elle renverse sa tête gracieuse en arrière et lève les yeux vers la voûte étoilée. Dans le ciel dégagé, on aperçoit la chevelure d’une comète. Cela fait plusieurs semaines qu’elle est visible depuis la Terre. Les astronautes du monde entier sont vissés à leur télescope pour l’étudier, la photographier.

– Joli spectacle, n’est-ce pas fillette ? fait l’homme.
Lucie est piquée. Non mais, je t’en ficherais, des «fillettes», fulmine-t-elle ! Alors elle avance son nez d’un air si crâne que l’autre la regarde, amusé.
– On lit sur ton visage comme dans un livre ouvert.

Et il l’embrasse au coin des lèvres sans crier gare. Mais Lucie ne l’entend pas de cette oreille. D’une gifle, elle le repousse. Oh ! Pas trop forte, non, juste une petite tape sur la joue pour lui dire qu’il est allé trop loin. Le faune esquisse un rictus et lance à la fille un regard si contrit qu’elle retient avec peine un air de triomphe. Maintenant, elle est complètement rassurée. Quelle situation étrange, se dit-elle ! Je me demande si j’ai toute ma raison. Je suis en pleine nuit avec un parfait inconnu. La maison n’est pas loin mais quand même ! Cet être est si peu commun… Un faune… Je ne croyais pas en rencontrer ailleurs que dans mon livre de latin. Mon Dieu, qu’il est beau ! Cette peau, ce sourire, ces dents si blanches ! J’espère qu’il ne lit pas encore dans mes pensées. Peu importe après tout !

Le rire cristallin de la jeune fille fuse dans les airs. Elle se sent légère, un peu grise… Elle s’enhardit et lui demande une nouvelle fois :
– Qui es-tu donc pour pouvoir me parler de la sorte ? Chassé-croisé de regards… Le faune s’esquive.
– Tu es divine, dit-il malicieusement. Aussi ne te répondrai-je que si je peux te prendre la main…

Lucie fait semblant de réfléchir, attend, puis donne sa réponse. Sa curiosité est trop forte.
– C’est d’accord ! lance-t-elle.
L’homme glisse la paume de sa main dans celle de Lucie. Celle-ci frémit de surprise. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il s’exécute aussi vite.
– Vois-tu, petite, nous sommes fils du dieu Pan. Nous avons toujours existé, mais nous sommes invisibles la plupart du temps, sauf la nuit, quand une vierge dort dans les champs. Lucie détourne les yeux car elle ne peut davantage soutenir ce regard de braise. Elle le questionne encore :
– Mais comment pouvez-vous être là devant moi alors que je ne crois pas en votre existence ?
– Ah ! Ah ! Je ne te le dirai qu’à une seule condition ! Que tu me laisses caresser ces cheveux de soie qui bouclent sur tes joues !

Lucie pose sa tête sur les épaules du faune. Il se rapproche et effleure son bras puis peigne la chevelure blonde de ses doigts. La jeune fille sent le contact de la peau chaude contre la sienne, dans son cou :
– Suis-je une illusion maintenant, Lucie ?
Tandis que les autres dansent au loin, elle lui demande :
– Comment sais-tu mon nom ?
– Une jeune fille lumineuse et pure comme toi ne peut que s’appeler Lucie.
La voûte céleste paraît plus proche que jamais. Au loin, on entend le bruit du moteur d’une voiture.
– Pourquoi ne peut-on pas vous voir, toi et ton peuple ?
Lucie insiste :
– Pourquoi êtes-vous invisibles ?
– Nous devons nous protéger des Humains. Le monde entier court à sa perte, chaque jour vous détruisez votre Terre un peu plus. Mais nous, nous serons toujours là, car nous n’appartenons pas à votre univers…

En entendant ces paroles, Lucie prend peur. Cependant, elle élude le problème car elle ne veut pas gâcher ces instants précieux. Les yeux du faune dévorent son visage, ils l’engloutissent, la possèdent. Elle ne peut se détacher de ces deux grands vases d’or.
– Et toi ? Qui es-tu ? dit-elle, remarquant pour la première fois la couronne sertie de diamants qui encercle le front du faune.
– C’est une question bien indiscrète à laquelle je ne te répondrai que si tu me donnes un baiser…
Qu’est-ce que je risque ? sourit Lucie en son for intérieur. Il est si gentil, si prévenant avec moi. Et puis j’ai vraiment envie de savoir. Ses lèvres ne sont qu’à quelques centimètres des miennes. Approchons-nous un peu, comme cela… Je frôle sa barbe, enroule une boucle sur mon index. Je le regarde, je me plonge nue dans ces vasques de bronze. Il entrouvre ma bouche et glisse sa langue entre mes dents… Oh ! Mon Dieu !

– Sylvain, s’il te plaît !
Une femme d’une grande beauté se tient debout à côté du couple enlacé. Elle a parlé d’un ton sec, haché, qui n’admet pas de réplique. Les bras croisés sur la poitrine, elle somme le faune de ne plus importuner la jeune fille. Elle a un buste de femme et des pieds de chèvre, elle aussi. Ses cheveux fauves sont maintenus par des scarabées, des libellules, glissés dans ses boucles et elle porte une couronne de lierre en or. Des liserons poussent entre ses doigts.
– Ne l’écoute pas, Lucie, il est parfois barbant et ne peut s’empêcher de jouer les moralistes pour mieux tromper les filles…
Des éclairs de colère passent dans ses yeux.
– C’est ma sœur de lait, s’excuse le faune, vexé.

Il s’écarte de la jeune fille, s’assoit à côté d’elle. La femme s’en va mais Lucie est un peu déçue. Maintenant, tout est gâché. Elle observe à la dérobée l’homme aux pieds de bouc. Le regarde furtivement, gênée. Machinalement, il tresse une couronne de marguerites et la place sur la tête de la jeune fille. Il cueille une orchidée sauvage puis caresse son visage avec.
– Tu es trop pure, innocente. Tu as le temps de découvrir le monde tel qu’il est.

Lucie, rêveuse, désire à nouveau que le faune la prenne dans ses bras. On était si bien avant que cette femme n’arrive ! Mais Sylvain en a décidé autrement. Il pose un doigt sur ses lèvres et montre l’aube qui se lève à l’horizon.
Le jour paraît. Le faune et son peuple s’évaporent lentement dans les airs…

Petit à petit, Lucie sent l’humidité de la rosée matinale contre ses membres engourdis. Elle s’étire sans savoir où elle se trouve, puis réalise qu’il est cinq heures et demie du matin. Elle n’arrive pas à croire qu’elle a passé la nuit à la belle étoile… Un bien curieux rêve… Elle se relève d’un bond, époussette sa jupe. Vite, à la maison avant qu’on ne s’aperçoive de sa disparition ! Une couronne de fleurs fanées roule à ses pieds. Elle se penche pour la ramasser et sourit. Elle court en riant à travers les herbes. Elle manque de se blesser aux barbelés, enfourche son vélo laissé à l’abandon dans le fossé et file vers son logis. Avant que sa mère ne se réveille, elle se glisse par la porte de service et se met au lit toute habillée, serrant la couronne d’herbes et de fleurs contre elle. La nuit prochaine, oui, la nuit prochaine…

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