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Les pivoines – Paris / La Baule

 

 

Les pivoines

 

“Il y avait du sang sur ses vêtements blancs, et toute sa personne amaigrie portait les traces évidentes de quelque horrible lutte.”

La Chute de la Maison Usher, Edgar Allan Poe.

I.

Ce dimanche-là, Bazile se leva en début d’après-midi. Il avait passé une nuit exécrable entrecoupée de rêves étranges. Comme il avait eu du mal à s’endormir, il s’était levé plusieurs fois, avait bu un verre d’eau, puis il s’était recouché. Il avait tourné en boule dans ses draps, s’était cogné contre le mur et avait fini par prendre un somnifère. Il faut dire qu’il s’était tellement murgé, la veille, que les murs de sa chambre avaient tangué jusqu’au beau milieu de la nuit. Vers deux heures de l’après-midi, il s’était réveillé avec la gueule de bois et l’envie irrépressible de fumer une cigarette l’avait pris, sonnant pour lui la fin de son somme agité.
Il chercha ses lunettes à tâtons sur sa table de nuit puis, le visage fripé, en T-shirt et caleçon, il se dirigea vers la cuisine, repoussant du pied les assiettes en carton et les bouteilles de bière qui traînaient encore par terre.

C’était un homme au visage fin. Ses cheveux bruns qui tombaient sur ses épaules étaient encore plus ébouriffés que d’habitude. Une barbe de trois jours lui mangeait le menton parce qu’il ne se rasait que quand il y pensait.
Dans la cuisine, il fouilla dans la poche de sa veste posée sur une chaise, en sortit son paquet de cigarettes et en alluma une. Ses gestes étaient encore peu assurés dans son demi-sommeil. C’est pourquoi il tira avec délectation sur sa clope, sentant progressivement la tension qui lui enserrait la gorge se dissiper au fur et à mesure que ses pensées se clarifiaient. Machinalement, il vida le paquet de café dans la machine et appuya sur le bouton « marche ». La cafetière hoqueta, grinça, chuinta, et le liquide noir coula dans un gargouillement peu ragoûtant qui rappelait à Bazile le bruit que faisait un vieil oncle phtisique à la fin de sa vie lorsqu’il aspirait son lait à l’aide d’une paille, lors des dîners de famille. Ainsi, chaque matin, il avait une pensée pour ce vieil oncle.
Bazile se versa un bol de café puis, savourant sa deuxième cigarette, il se remémora la soirée de la veille.

Elle avait commencé assez tôt au bar à bière des Gobelins. Là, il avait retrouvé ses potes, ses vieux copains de toujours. Ils s’étaient rencontrés à Censier pendant leurs études de Philo une dizaine d’années auparavant. La plupart étaient devenus profs, comme lui; d’autres s’étaient tournés vers l’édition ou le journalisme. Ils avaient déconné, bu trois pintes de Guinness, et fini la soirée chez lui, au whiskey. Comme il lui restait de la Kro, ils avaient aussi vidé le pack. Vers minuit, les flics avaient débarqué parce que les rugissements de Kurt Cobain empêchaient la voisine de dormir. Bazile avait baissé le son, mis Dead Can Dance, et là, ils avaient décidé d’invoquer les esprits.
En tant que prof de Philosophie, passionné d’occultisme, Bazile était complètement barré et ce soir-là, il lui avait pris l’idée de faire du spiritisme. Ça avait bien plu à ses copains, bourrés comme des coings. Bazile avait sorti les bougies de Stéphanie, son ex, parfumées à la cerise, puis éteint toutes les lumières. Après, il ne se souvenait plus de rien.

Promenant son regard sur la montagne de vaisselle dans l’évier, le jeune homme tira une dernière fois sur sa cigarette puis écrasa nerveusement le mégot dans le cendrier. Une barre lui vrillait le cerveau. Ça faisait longtemps qu’il ne s’était pas retourné la tête comme ça. Il resta quelques instants sans bouger et sortit une troisième cigarette du paquet tout en contemplant la vue par-delà la vitre sale. Pouvoir fumer chez soi, en paix, sans les cris de reproche d’une femme, le bonheur ! « Encore en train de fumer, tu vas crever d’un cancer et moi, je vais te regarder agoniser avec une trachéo dans le cou… ! » Trois semaines plus tôt, il avait rompu avec Stéphanie et n’était pas prêt de se remettre en couple. Ça non ! Ils entretenaient une relation chaotique depuis cinq ans et, heureux d’en avoir terminé avec elle, Bazile entrevoyait l’avenir d’une façon toute nouvelle. Elle avait pris ses cliques et ses claques, sans un mot, était partie chez sa mère. Bon débarras !

Du haut de sa tour, Bazile voyait les toits de Paris s’étendre à l’infini. Des grues pointaient vers le ciel leur long cou d’acier, tandis qu’à ses pieds, des milliers de cheminées en brique rouge s’élevaient au-dessus des toits blancs. Il avait neigé durant la nuit. Une brume jaunâtre recouvrait le paysage et montait à l’horizon comme un voile de soufre. La nuit tomberait dans deux heures. Déjà.
En arrivant dans cette fourmilière géante plusieurs années auparavant, Bazile, qui venait de sa province natale pour poursuivre ses études, avait cru qu’il ne s’habituerait jamais au bruit, à l’agitation perpétuelle, à la puanteur des rues. Ici, on se sentait oppressé par la hauteur des constructions, le manque de lumière. Et puis surtout, il n’y avait pas la mer. Bazile était originaire de Sainte Marguerite, à Pornichet. Il avait grandi dans une maison face à l’océan Atlantique, cet océan déchaîné qu’il pouvait contempler tous les matins sur une vieille affiche de Plissons punaisée au-dessus de son frigidaire.

La nuit même, des rêves bizarres avaient peuplé son sommeil. Des rêves de tempête, de bateaux blancs comme la neige perdus au milieu des vagues. D’ailleurs, il neigeait à gros flocons sur la mer. Et ça tanguait, ça secouait… L’alcool, certainement…
Il y avait aussi des rochers lisses, luisants de goémon… Oui, c’est cela, des rochers brillants, couverts d’écailles de poisson… Ensuite, un manoir en granit avec des hortensias aux têtes énormes, irisées comme des seins nus. D’ailleurs, ces hortensias auraient pu être des pivoines… oui, des pivoines aux feuilles de chair nervurées, aux pétales de soie rouge, semblables à des dessous de femme en dentelle, dévoilant en secret leurs longues étamines dures comme des verges. Pénétrant dans la demeure, Bazile avait traversé une buanderie remplie de linge propre, où une vieille à la peau fripée, au ventre gras, en sous-vêtements affriolants, repassait des draps blancs. Cette créature avait des seins gorgés de lait. Les plis de son ventre recouvraient ses cuisses et accrochés à ses mamelles, il y avait deux mouflets braillards.
Les lois qui régissaient les songes étaient fascinantes. Qu’est-ce qui avait bien pu motiver l’apparition de cette nourrice dans son rêve ?

À l’étage, il y avait une fenêtre ouverte sur la campagne environnante. Des bougies fondues et un pentacle au sol. Bazile s’était envolé vers les cieux à travers le cadre en hurlant de toutes ses forces: «Le sang ! Le blanc ! La mort !» Quelles paroles étranges, se dit-il en pensant au sentiment de puissance qui l’avait alors transporté. La mort… Au lieu d’évoquer le néant, la putréfaction de la chair, ce mot avait réveillé en lui une énergie surhumaine. Certainement la joie d’avoir retrouvé sa liberté de célibataire. Plus d’ordres donnés à tout va, plus de prises de bec incompréhensibles. La li-ber-té !

– Il faut vraiment que je pense à racheter des filtres à café, se dit Bazile par un brusque revirement de pensée, en regardant le paquet rouge et vert à côté de la cafetière.
– Et je n’ai plus de pain… rien à manger… Les courses, quelle galère !
C’était Stéphanie qui s’en chargeait avant. Maintenant, les choses étaient différentes.
La dernière fois, au supermarché, Bazile avait eu une altercation avec une grosse blonde pressée. Sans le vouloir, il avait posé son kilo de bananes sur la balance à légumes au moment où elle s’apprêtait à peser ses carottes. Furieuse, telle une walkyrie vengeresse, rouge comme un poivron mûr, elle l’avait menacé du poing en le traitant de connard. La classe…

Par une association d’idée curieuse, le jeune homme se remémora alors les soirs de tempête de son enfance, quand le vent mugissait dehors au point de déraciner les arbres centenaires et de soulever les toitures. Ces nuits-là, il passait la tête dans l’encadrement de sa fenêtre pour respirer l’air iodé qui venait lui fouetter le visage et quand il refermait les volets, sa peau était devenue collante à cause des embruns. Il se passait alors la langue sur les lèvres pour sentir le goût salé du grand large. Comme il était loin, ce temps où il ne doutait de rien, où il ne soupçonnait pas qu’un jour, il quitterait la mer pour Paris ! Ces images lui revenaient avec un pincement au cœur. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été aussi nostalgique. Il eut tout à coup envie de courir sur le sable mouillé, de respirer l’iode cinglant, d’entendre le bruit des vagues au lieu d’être là, derrière cette vitre, à fumer clope sur clope, un bol de café à la main.
Dire que Bazile était resté à Paris pour Steph ! À cause d’elle, il était coincé ici. Mutations ratées pour cette année. Il enseignait la Philosophie à des classes de bovidés qui prétendaient passer le bac dans un obscur lycée de banlieue. Ça fichait rien, ça ricanait, ça se foutait de la gueule du monde. Il mettait une heure et demie matin et soir pour se rendre sur son lieu de travail. Tout ça pour ça ! La moutarde lui monta au nez. Sans cette conne, il ne serait pas là, dans ce clapier à lapin ; il se serait barré depuis longtemps en province ! Et le pire, c’est qu’elle voulait un gosse ! Elle lui avait mis un ultimatum et comme Bazile ne réagissait pas, elle l’avait plaqué.

Le jeune homme vit alors un portrait de son ex sur une étagère. Il observa le visage au nez retroussé, les cheveux lisses et bien coiffés, le chemisier qui moulait ses seins. Maniaque, mais drôlement bien foutue. En lui, se mêlaient un vague sentiment de regret, un je ne sais quoi d’affection et une envie irrépressible de lui coller une baffe. C’était pour ça qu’elle s’était cassée. Parce qu’il était à deux doigts d’en venir aux mains. Ouais.
D’un geste nerveux, Bazile écrasa sa cigarette dans le cendrier puis il posa son bol au-dessus de la pile de vaisselle dans l’évier.

Il alla dans le salon, s’avachit dans le canapé et contempla le désordre : les restes de quiche, les gobelets en plastique, les bouteilles de vin, de bière, à moitié renversées, la cire des bougies qui avait dégouliné sur la moquette, le pentacle tracé à la craie sur la table basse. À côté, sur des étagères, des copies de bac blanc qu’il n’avait pas encore rendues. Il avait trois semaines de retard et aurait dû terminer ses corrections pendant les vacances de Noël. On était déjà à la mi-janvier. Mais avec la rupture, il avait eu autre chose en tête. La perspective de passer sa journée à le faire, en plus du reste, ne l’enchantait pas vraiment. En fait, elle lui manquait quelque part, Stéphanie. Il n’était plus tout à fait sûr d’avoir raison dans l’affaire…
Il se leva en soupirant, tria le courrier sur le buffet. Glissé entre deux factures, un prospectus retint son attention. Imprimé en lettres violettes sur fond jaune, on lisait ceci : «Vous avez un problème ? Vous ne voyez pas clair en vous ? Violetta vous reçoit dans son cabinet, 7, Villa des Glaïeuls, Paris XIX, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Métro Place des Fêtes. Voyance, tarot, votre avenir révélé par une professionnelle. Consultation gratuite. »
Pas de numéro de téléphone. Juste cette adresse.

Gratuit en plus ? Pourquoi ne pas y aller ? C’était probablement très con, mais cela lui ferait une occasion de sortir. Un bon prétexte aussi pour échapper au rangement, aux corrections de copies. De toute façon, il aurait tout le temps de les corriger le lendemain ; il ne travaillait pas le lundi. Bazile se gratta la tête. D’abord, une aspirine pour faire passer la gueule de bois.

II.

Dans la rue, il faisait un froid de canard. Un mois de janvier glacial, avec des températures inférieures à zéro, de la neige, du verglas. Ça durait depuis deux semaines. Du jamais vu à Paris. Les trottoirs étaient glissants. Du givre recouvrait le pare-brise des camionnettes garées le long du trottoir. C’était le jour du marché et à trois heures de l’après-midi, les vendeurs remballaient. Par terre, il y avait des caisses vides, des sacs plastiques, des poireaux pourris, des fleurs écrasées dans la neige sale.
Steph, elle aimait bien les fleurs. Il lui en offrait tout le temps avant : il était galant et ça la calmait un peu. Des roses, des jonquilles, au printemps, des pivoines… Ses fleurs préférées. Stephie plongeait son nez dans le cœur des pivoines tantôt rouges, tantôt blanches, qu’il achetait au marché au mois de mai. La dernière fois pourtant, elle lui avait balancé le bouquet à la figure. Encore l’histoire du gosse. «J’en ai rien à foutre de tes fleurs, si tu ne veux pas d’enfant, qu’on en finisse et basta !» Les pivoines avaient volé dans un tourbillon de pétales et de feuilles. Bazile avait ressenti une vive douleur sous le coup de fouet des tiges et sur son cou, dans la glace de la salle de bains, il avait vu cinq lames rouges, cinq griffures qui saignaient un peu.

Bazile s’engouffra dans une bouche de métro. Les essieux grincèrent, les passagers furent secoués et la rame s’ébranla. Après une demi-heure de trajet, pendant laquelle il repéra sur son vieux plan de poche l’endroit exact où il se rendait, il arriva à destination.

Place des Fêtes. Il ne s’était jamais aventuré par là. Des tours, des rues sales et désertes. Des bâtiments aux vitres brisées. Mais ce n’était pas là que la voyante habitait. Son plan à la main, il marcha jusqu’à un quartier étonnant. Un quartier entier de vieilles maisons en brique hautes d’un étage seulement. C’était surprenant d’être plongé dans l’intimité de ces ruelles après avoir traversé ces rues bétonnées. Chaque maison avait son portail, son perron, son carré de verdure. Bazile eut l’impression de retourner cent ans en arrière. Comment se faisait-il que ces constructions fussent encore debout ?
Il emprunta un passage en pente perpendiculaire à la rue dans laquelle il se trouvait. Le temps semblait avoir oublié sa course et la végétation avait par endroits regagné ses droits. Des haies de laurier-palme, du lierre et de la glycine morte s’échappaient des grilles des jardins. Dans l’un d’eux, une table en fer forgé, abandonnée là le temps d’un hiver, les pieds recouverts de feuilles desséchées, sur laquelle un chat noir se léchait lentement la patte. Dans un autre, des jouets, ballons et autres tricycles… Il n’y avait personne, pas âme qui vive dans ce passage désert. Un quartier fantôme.
Sortant de sa poche le prospectus, Bazile vérifia l’adresse. Numéro 7, Villa des Glaïeuls. C’était bien là. Quatre heures de l’après-midi, la nuit tomberait bientôt. Un flocon de neige glacé fondit sur sa joue. Puis un second.
Bientôt, on ne vit plus rien. La neige fit peu à peu disparaître toute trace d’urbanisation : elle effaça la ville, les immeubles gris, les ruelles aux maisons basses. Les murs ternes, le bitume, furent gommés par ce blanc phosphorescent, cet édredon de poudre posé sur le sol dans lequel on aurait pu s’envelopper et dormir.

Alors une maison surgit dans la brume, entourée d’un halo presque surnaturel, une construction en brique aux volets rouillés, biscornue avec une lucarne ronde tout en haut, sous le faîte du toit. La neige commençait à recouvrir les tuiles. Sur le devant, poussait une haie de fusains racornis. La cour laissait apparaître de la terre battue juste sous le soupirail de la cave fermé par des barreaux en fer. La demeure paraissait inhabitée. Ses volets étaient fermés.
Bazile s’approcha de la porte d’entrée, close. Hésitant, il resta quelques minutes sans bouger sous le porche. Tout autour de l’homme, des flocons tourbillonnaient dans le vent d’hiver sur un rythme lent, incertain. Un souffle d’air lui frôla le visage. Des stalactites de glace s’étaient formées sous l’auvent en tôle ondulée. Un de ses gants tomba par mégarde. Il se baissa pour le ramasser, frigorifié. Quand il se releva, la porte d’entrée était entrebâillée. Étrange… Il aurait juré qu’elle était fermée un instant plus tôt.

III.

– Y’a quelqu’un ? cria Bazile à travers la porte.
Pas de réponse.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
Bazile pénétra dans la demeure. Il y régnait une odeur indéfinissable de vieux, d’humidité et d’oubli. Ses yeux mirent un certain temps à s’habituer à l’obscurité. Un peu de jour filtrait à travers les persiennes des fenêtres et au bout d’un moment, il distingua un corridor.
Pour y voir plus clair, le jeune homme chercha son briquet dans la poche. À la lueur de la flamme, le sol et les murs apparurent dans un état de conservation préoccupant. Dans un vieux miroir, il observa son reflet. La tache claire de son visage était effrayante avec ses yeux écarquillés, perplexes, dont les orbites creusées lui donnaient l’air d’un fantôme. Sur sa tête, son vieux bonnet rouge et blanc. Ses lunettes rondes étaient couvertes de buée. Il les essuya.

À gauche, un escalier. Il entendit du bruit en haut. «Y’a quelqu’un ?» Pas de réponse. Que faire ? Partir ? C’était la solution la plus raisonnable. Malgré lui, la curiosité fut plus forte. Ça avait quelque chose d’excitant. Il y avait violation de domicile. Et puis rentrer à l’appartement pour ranger, travailler, un dimanche après-midi, non merci. Il continua donc son exploration.

Bazile monta les marches. Au premier, une chambre d’enfant, comme en témoignaient les jouets cassés par terre, une poupée borgne avec un bras arraché. Dans un coin, le cadre d’un vieux berceau en fer forgé. Le matelas était sale, lacéré, et il y avait une tache sombre. Le jeune homme approcha son briquet. On aurait dit du sang séché. Un nœud se forma dans sa gorge. Il ne parvenait à détacher son regard du lit vide. Il fut tiré de ses réflexions par un nouveau bruit. Ça venait du grenier.

Les marches grincèrent sous ses pas. Quand il arriva sous le toit, son arrivée fut saluée par un envol de pigeons. Son pouls s’accéléra tout à coup. Les oiseaux sortirent à l’air libre par les jours que les tuiles manquantes avaient laissés et l’œil de bœuf aux carreaux brisés. Des toiles d’araignée pendaient depuis le bord de la lucarne jusque sous les poutres du toit. La neige avait pénétré dans le grenier, formant des congères. Il y avait des coffres le long des murs. Le jeune homme ouvrit une malle au hasard. Des barboteuses en soie usées, des petites robes en dentelles jaunies, des chaussons de laine, des salopettes en velours. Dans une autre malle, des bonnets à rubans, des ours en peluche, des tétines. Des effets d’enfants, déchirés, démodés. Tous ces objets inutiles, désormais livrés aux mites et à l’humidité…
Bazile s’était trompé d’adresse. Il n’avait plus qu’à rentrer chez lui. Pas envie de faire demi-tour. Et puis cette visite impromptue avait un je ne sais quoi d’exaltant. Ça changeait de l’ordinaire. Il redescendit les escaliers et s’attarda dans le jardin dont la porte s’ouvrait au fond du corridor.

Il ne faisait pas encore tout à fait nuit. La neige recouvrait les marches du perron. Les flocons ne tombaient plus que par intermittence. La végétation était dense : des cascades de lierre, un entrelacs de branches mortes et de feuillage persistant. Un if s’élevait derrière une haie d’aucubas dont les feuilles mouchetées noircissaient à cause du gel. Sur les murs séparant le jardin des autres maisons, de vieux rosiers grimpants luttaient contre le lierre. Sur chaque rameau, sur chaque feuille, une pellicule blanche. De la dentelle de glace… Ce jardin à l’abandon était si étrange en plein Paris. On n’entendait pas un son.
Bazile restait dans le froid et la glace, profitant de ce moment de paix, quand il distingua une masse en pierre recouverte de gel, cachée par les branches de l’if. Il dégagea la neige qui recouvrait une statue étrange, de forme humaine, où surgissait ici et là un os sculpté dans la pierre. Le crâne était reconnaissable, avec ses orbites sombres. Deux petits angelots potelés soutenaient l’ensemble mais ce que Bazile ne vit pas au premier abord, c’est qu’ils avaient également le visage creux, les orbites vides.
Le jeune homme se décida à faire demi-tour et gravit le perron. C’est alors qu’il s’arrêta net, interloqué. Au lieu d’une seule porte, il se trouvait face à deux portes identiques.

IV.

«Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Il n’y en n’avait pourtant qu’une quand je suis sorti… Ce jardin est sûrement mitoyen. »
Bazile ouvrit celle de gauche. Effectivement, le jardin était commun à deux maisons. Devant lui, un long couloir. Mais ce n’était pas celui par lequel il était arrivé. C’était le couloir d’une maison habitée, entretenue. Il allait refermer la porte pour ressortir par l’autre quand une voix, venue de nulle part, monta :

– C’est qui ? C’est toi, mon lapin ? Viens, je t’attendais…

Le jeune homme fit quelques pas. Il faisait bon à l’intérieur. C’était chauffé. Par terre, de la moquette rouge, épaisse, moelleuse. Aux murs, des tentures, des tableaux, des étagères recouvertes de livres anciens. Pris d’un doute, Bazile voulut faire demi-tour mais la porte du jardin se referma derrière lui.

– Allez, grouille un peu ! Ça va pas tarder !

Le jeune homme avança vers la lumière. Dans le salon, près d’une cheminée en marbre, une femme corpulente était assise à côté d’un guéridon. Sur ce dernier reposaient un vase, un plateau d’argent et deux tasses. Dans le vase, un bouquet de pivoines… Au mur, un portrait de cette femme, deux nourrissons accrochés à ses seins. Bazile fronça les sourcils. Il y avait aussi une table basse sur laquelle un pentacle était dessiné à la craie. Une bougie rouge allumée. Déjà vu… Un feu brûlait dans l’âtre. L’odeur de bois montait, âcre.

La femme avait des yeux cerclés de khôl qui bavait, des cheveux noirs comme le jais, ramenés en chignon sur son crâne et des ongles rouge sang. Sa robe à volants moulait une poitrine énorme que dévoilait un décolleté impudique. De sa main potelée, elle secouait furieusement un berceau duquel trois têtes blondes dépassaient.
Elle fit, gouailleuse :
– Ils dorment mieux quand on les berce, que je lui dis ! Ça attendrit la chair. C’est meilleur au goût ! Assieds-toi, mon cœur. Tu sais que c’est bientôt l’heure ?
Bazile montra le papier jaune trouvé sous sa porte, hésita, puis s’éclaircit la voix :
– Viol… Violetta ?
– Bah ouais ! T’as déjà goûté mon pâté ? Parce que je fais le meilleur pâté de tout Paris.
– Mais… Cette maison…
– Quoi ? Qu’est-ce qui va pas ? T’y fais pas gaffe, c’est tout. Moi, je m’y suis habituée, à la longue. Un problème, coco ? Des soucis d’argent ?… Laisse-moi deviner… Je te payerai, t’inquiète donc pas !
Un rire nerveux fusa.

Bazile s’assit dans le fauteuil en face de la femme. Le payer ? Mais pourquoi ? C’était gratuit, c’était écrit !
– Vous… vous ne prenez pas d’argent ? C’est bien ça ?
– Non, non, non. Je te dis, c’est moi qui paye ! L’argent, l’argent ! fit-elle d’un ton exaspéré, balançant sa main par-dessus la tête… Vous ne pensez tous qu’à ça… Écoute, chéri, ça me regarde pas, ce que tu fous avec ton fric ! Est-ce que tu crois que j’aurais réussi si je m’étais posé toutes ces questions ? Bon, alors raconte, j’ai pas que ça à faire, et pis si tu te dépêches pas, les mômes vont se réveiller, ça va brailler, et tout sera fichu parce que je devrai m’en occuper !
Bazile n’insista pas.

Il commença à parler de ce qui l’avait amené chez Violetta. – Voilà… Il y a cinq ans, j’ai fait la connaissance d’une femme, Stéphanie… Le coup de foudre…
– Hein ? Quoi ? Mais je m’en moque, de ta Stéphanie ! Elle est pas là, alors bon !
– Mais c’est vous qui m’avez demandé de raconter mon histoire !
– Phhh ! Ces hommes ! Tous les mêmes ! Enfin, je t’écoute. Bazile continua sur un ton hésitant :
– Euh… Je venais de terminer mes études… Elle était stagiaire dans le même lycée que moi. Prof de sport. Parisienne. Et puis au fil du temps, on a emménagé ensemble.

Pendant que Bazile parlait, la femme fixait un point dans le vague au-dessus de la tête du jeune homme, lui donnant la désagréable impression d’être pris pour un con.
– … Je suis resté pour elle dans la région… On n’avait rien en commun… je hais le sport… et puis, l’enfant… et puis… et puis… Merde !
– Enfant, c’est ça ?

À ces mots, Violetta secoua sa poitrine et son regard se planta dans celui de Bazile.

– Attends, mon canard… Fallait me le dire tout de suite !

La grosse femme prit un jeu de tarot sur le guéridon. Les lames étaient patinées par l’usage.
Elle battit les cartes puis les présenta en éventail à Bazile. Ce dernier en choisit trois qu’elle étala devant elle sur la table. D’une voix étrange, elle annonça :
– Dix ! La Roue de la Fortune !
Sa voix avait perdu sa gouaille naturelle. On aurait dit une autre femme.
– L’eau des profondeurs souterraines gronde au-dessus du cercle de l’éternel retour… Deux démons… ou plutôt trois. Le premier retourne vers le centre de la terre. A-t-il fauté ? Le second s’élève vers les cieux… Le troisième couronné d’or tient l’épée de la sagesse qui tranche, sépare les ténèbres de la lumière… Sauras-tu distinguer les ténèbres de la lumière ?

Bazile était dubitatif. Et l’histoire du gamin, le môme que Stéphanie voulait, Violetta ne disait rien à ce sujet. Il observait la femme dont la voix changeait, passant brusquement des graves aux aigus. Elle faisait de grands gestes puis l’instant d’après, se figeait, parlant du bout des lèvres, comme si elle ne voulait pas réveiller les trois gosses qui pourtant dormaient d’un sommeil profond.

Soudain, elle sourit intérieurement et dans ses yeux, s’alluma une flamme étrange.

– Oui, mon lapin, en d’autres mots, tu es à la fin d’un cycle, perdu dans les remous de ton inconscient. Ça ne tient qu’à toi, de faire repartir la roue dans le bon sens !
Violetta s’approcha du jeune homme et effleura sa joue d’une main.
– Oh ! Mais tu es frigorifié, chéri !
Effectivement, Bazile frissonnait.
– Tiens ! Bois ça.
Et avant qu’il ait pu protester, il se retrouva avec une tasse fumante dans les mains.
– Bois !
Bazile porta à ses lèvres le bol, bu quelques gorgées et grimaça. Le liquide était brûlant. Mais ça réchauffait. Pendant ce temps, la voyante secouait à nouveau les bébés tout en chantant une berceuse.
Avachi dans le fauteuil, Bazile observait Violetta. Il n’avait pas remarqué les fossettes qui creusaient ses joues. Une torpeur agréable l’envahit et il s’enfonça plus profondément dans le siège. La voyante, abandonnant le berceau, se rapprocha de lui, la seconde carte en main.

– La Lune ! Illusions, matrice… Faux-semblants. Ne regrette rien ! Ta greluche et toi, vous n’étiez pas faits l’un pour l’autre !

Bazile, dans un demi-sommeil, ironisa intérieurement :
– Oui, ça c’est pas nouveau, on savait déjà ! Enfin, c’est fait, c’est fait… Je n’irai pas la chercher !

Violetta susurrait les mots à l’oreille de Bazile. Ce dernier avait une vue plongeante sur son décolleté à la peau lisse, rebondie, soyeuse. Ils se regardèrent un long moment, scrutant le fond de leurs pupilles épanouies, les sens éveillés.
Le jeune homme fit glisser sa main le long du bras de la femme. Elle baissa ses yeux noirs puis posa un doigt sur les lèvres de Bazile.
– Oui… Moi aussi… L’enfant… C’est le moment. Nous sommes tous trop attachés à la matière… ma maison tombe en ruine. Parfois, je les entends qui cognent, cognent contre les murs de ma maison et je tremble, tremble… Mais la vie continue…
Le jeune homme écoutait la voyante sans rien y comprendre. Elle continuait ses réflexions en dodelinant de la tête comme si elle allait s’endormir. Elle semblait habitée par une lueur intérieure. Quant à Bazile, tout lui parvenait à travers une brume étrange. Les sons paraissaient assourdis, les objets, déformés… Il se sentait si bien dans la torpeur qui l’enveloppait, caressé par cette grosse femme. Un ange aux canines pointues, un ange joufflu… ou un démon !
Bazile n’eut pas la force de lutter contre le bien-être qui l’emplissait. Il se laissa couler dans les bras du fauteuil. Qu’avait-il bu ? Il était certain maintenant que Violetta avait rajouté quelque chose au grog. Il avait envie de rire, de rire ! C’était amusant… Tout son corps était entièrement malléable sous ses caresses. Il n’offrait aucune résistance et se laissait faire. Elle avait enlevé les vêtements de Bazile. Puis elle avait dénoué son cache-cœur, dévoilant une peau blanche sous la dentelle rouge de ses dessous. Et maintenant, assise sur ses genoux, elle riait, elle aussi, d’un petit rire de gorge moqueur, tandis que les couleurs valsaient autour de l’homme dans un kaléidoscope fantastique.

– C’est le moment, mon cœur, c’est le moment, si tu veux me faire un gosse ! ! ! Allez, encore un, j’en ai besoin… Quand les autres seront morts, je serai toute seule et mon pâté, je peux pas le faire sans mioche tendre en réserve ! Allez ! Grouille ! C’est pour ça que t’es venu !

Tout à coup, la porte d’entrée claqua violemment. La voyante se figea. Un homme entra dans la pièce et on entendit des bébés hurler à l’étage. L’un après l’autre, les trois nourrissons dans le berceau se réveillèrent et braillèrent également.

V.

L’inconnu, vêtu de noir, portait une moustache et un monocle. Il tordait nerveusement ses mains gantées. Se déplaçant à grandes enjambées, il tournait sur lui-même, jetant sa canne à pommeau d’or vers le plafond en signe de colère. Maladroitement, Bazile rassembla ses habits épars puis il se retira dans un coin de la pièce, tenant son pantalon et sa chemise en boule contre son ventre.
L’homme se dirigea droit vers Violetta en hurlant :

– Qu’est-ce tu fiches ici, traînée, à te trémousser toute nue devant lui ! Cela faisait longtemps, garce ! Je me disais bien aussi ! Tu peux pas les faire taire, les mômes ? Ils braillent, et toi, tu te prostitues !

Il lui pinça le bras. Elle gémit sous la douleur.

– Je ne peux pas m’absenter sans que tu ne te jettes sur un autre ! Sale putain, va !
– Mais Karl, tu avais disparu depuis trois jours, et il fallait bien…
– Quoi ?

L’homme avait les yeux injectés de sang. Il secoua la femme puis commença à la frapper. Les traits de son visage étaient tordus de rage. La voyante, quant à elle, avait perdu toute contenance et, congestionnée de larmes, elle le suppliait d’arrêter :
– Tu sais bien que nous avons besoin de chair fraîche si tu veux que notre commerce prospère ! Tu le sais bien, mon amour !

Dans un sanglot, Karl projeta sa femme contre le guéridon et les cartes volèrent dans les airs. Un filet de sang coula le long de sa tempe. Quand elle s’écroula sur le sol, Bazile fit un geste qui demeura suspendu dans les airs. Ses membres étaient trop lourds. Il était recroquevillé dans un coin de la pièce, impuissant, incapable de faire le moindre mouvement, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait. Chair fraîche ? Commerce ? Cette histoire de pâté ? Et les nouveau-nés qui vagissaient, vagissaient ! Bazile n’aurait eu qu’une envie : les tuer pour qu’ils cessent de brailler. Alors il comprit.

Pendant que le couple se déchirait, le portait de Violetta se métamorphosa. Au mur, les têtes des enfants saignèrent puis se changèrent en pivoines. Des gouttes perlèrent au bord des pétales, roulèrent sur la toile vernie avant de s’écraser sur le sol. Petit à petit, les feuilles se racornirent puis tombèrent. Les fleurs se fanèrent.
Alors la femme restée à terre leva sa tête et son visage se creusa. La peau perdit son velouté ; les cheveux tombèrent par poignées et les os de ses mains apparurent. Au bout de quelques instants, la grosse femme qui avait séduit le jeune homme n’était plus que chairs tuméfiées et membres décharnés.
Puis Violetta poussa un hurlement strident et bondit en l’air, joignant ainsi ses cris à ceux de Karl. En un clin d’œil, sa tristesse s’envola. Elle se mit à virevolter sur elle-même et à frapper dans ses mains sèches en répétant :
– Nous allons mourir ! Nous allons mourir ! Et les gosses avec ! Son homme lui tendit le bras, après une révérence, puis le couple macabre se mit à danser, à se tordre dans tous les sens en riant à gorge déployée. Petit à petit, leurs rires devinrent musique et se mêlèrent aux cris des nourrissons.
Ils chantaient tout en claquant des mains et leurs os s’entrechoquaient. Bazile, terrorisé, les regardait fixement, ne sachant que faire. Leurs yeux clignaient par intermittence comme pour battre la pulsation de cette étrange cacophonie rythmique.
Si seulement Bazile avait pu bouger ! Cette paralysie allait le rendre fou ! Et les enfants qui hurlaient. Leurs cris vrillaient ses tympans. Alors le jeune homme vit le pentacle, la bougie et les souvenirs lui revinrent en mémoire. Il avait été attiré ici par le biais de la séance de spiritisme ! S’ils n’avaient pas joué aux abrutis la nuit précédente, tout cela ne serait jamais arrivé !
Au loin, un chœur d’enfants résonna. Le chant se rapprocha et dans la pièce, déboulèrent une dizaine d’enfants morts qui dansèrent autour de Karl et Violetta.

Tout à coup, l’homme fit pivoter sa tête d’une manière contraire aux lois naturelles. La femme s’arrêta de hurler et souriant brusquement, elle fit de même. La rotation s’accéléra. Ils riaient tout en battant des mains.
La musique créée par leurs cris et le claquement de leurs mains avait quelque chose d’envoûtant qui éveilla chez Bazile des sensations inconnues jusqu’alors. Il se sentit happé par le rythme endiablé de la danse alors que tout son être éprouvait une peur terrible. Malgré lui, il vit avec effroi sa main gauche claquer des doigts en mesure. Le swing des revenants prenait possession de sa chair. Comme une drogue puissante, cette mélopée liquide montait dans ses veines jusqu’à son cerveau, glaçant chaque atome de ses muscles et de ses os et maintenant, son corps se tordait, se pliait comme s’il était en caoutchouc.

Bazile atteignit le paroxysme de l’épouvante et il hurla de toute la force de ses poumons.
Les créatures s’arrêtèrent net. Karl, Violetta, les enfants… Dans un grand soupir, elles commencèrent à tournoyer, à se disloquer. Bientôt, devant Bazile, il n’y eut qu’un entrelacs de chairs et d’os qui se tordaient en dansant, un amalgame de veines et d’organes gémissant. Les corps s’effritèrent comme les pages d’un livre de poussière. Un vent s’éleva lentement. Objets, tables et tapis virevoltèrent. Ils disparurent et avec eux, les couleurs du papier peint, les tapis de laine et les livres. À ce moment-là, Bazile reçut un violent coup sur l’arrière du crâne. Avant de perdre connaissance, le jeune homme aperçut la troisième carte que la femme n’avait pas eu le temps de déchiffrer. C’était un squelette noir tenant une faux au pied duquel gisaient deux têtes couronnées tranchées. L’Arcane sans nom…

Bazile ouvrit un œil. Il était étendu sur un plancher poussiéreux. Que faisait-il à terre ? Que s’était-il passé ? Où était-il ? Petit à petit, les idées lui revinrent… Ses lunettes cassées avaient volé plus loin et il avait perdu son bonnet rouge et blanc à rayures.
Il se souvint du prospectus jaune glissé sous la porte de son appartement, puis de cette maison… déserte ! Après avoir exploré les étages, il était sorti dans le jardin par la porte de service. Il avait entendu du bruit dans le salon et il avait été voir… À côté de lui, par terre, une boule en bois… Un bilboquet… Bazile s’assit et le prit entre ses mains. C’était donc ça… Derrière, il y avait une bibliothèque. La boule avait dû rouler d’une étagère et tomber sur sa tête. Après, sa mémoire défaillait. Une histoire de jardin et de statue… Des pivoines, des gosses assassinés, un rêve avec une femme… Avec Violetta ! La voyante ! Un cauchemar, un vaudeville macabre, le mari ivre de rage, les gosses, la chair à pâté !

Bazile s’étira puis se frotta la tête. Sacrée bosse ! Combien de temps était-il resté inanimé ? Il regarda sa montre. Quinze janvier. Lundi quinze janvier… Midi et demie ! Bon sang ! Heureusement qu’il ne bossait pas ce jour-là. Il se releva d’un bond, secoua ses habits. Au sol, un bouquet de fleurs séchées et un vase en morceaux. Au mur, un portrait de femme tenant dans ses bras des jumeaux.

Le temps passa. La neige fondit et le printemps revint.
Cela faisait maintenant cinq mois que Stéphanie et lui s’étaient réconciliés. Elle était revenue vivre à l’appartement. Bazile s’était dit qu’après tout, autant ça plutôt que de finir comme un vieux con et il avait cédé. Stéphanie était enceinte. Un soir, alors qu’ils regardaient les informations au journal télévisé, Bazile sursauta et la mère de sa future progéniture se redressa.

« … Villa des Glaïeuls, dans le dix-neuvième arrondissement, le sous-sol parisien s’est affaissé suite à l’éboulement d’anciennes carrières de gypse fermées à la fin du dix-neuvième siècle et au-dessus desquelles ce quartier a été bâti. Le terrain était instable et les vibrations créées par la proximité d’une ligne de métro ont été à la source de l’effondrement de quatre pavillons… trois victimes… une vieille dame, un bébé sous la garde de sa nourrice et la nourrice elle-même ont trouvé la mort dans les décombres… Par miracle, les autres habitants étaient absents au moment du drame. En tout, douze personnes à reloger par les services sociaux de la Ville de Paris… Les locataires se plaignaient de bruits que l’on entendait la nuit dans l’un des pavillons abandonné depuis plus de soixante ans… Écoutons l’une d’entre elle… »

Bazile éteignit brusquement l’écran.

– Qu’est-ce que tu as, mon amour ? Tu es tout pâle, dit Stéphanie.
– Rien, rien… répondit Bazile d’une voix blanche. Et il serra contre lui sa compagne en respirant son parfum de pivoine.

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