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Un souvenir – Paris / La Baule

 

 

Un souvenir

 

un souvenir

Sur le chemin sinueux, derrière le bosquet de lilas aux feuilles jaunissantes, une vieille femme vient de passer à vélo. C’est une voisine. Elle a quatre-vingt-dix ans et roule toujours sur les chemins de Brière, se moquant bien des intempéries, du froid ou du vent. Depuis le temps que j’habite ici, je l’ai toujours connue. Je l’ai longuement observée et je me suis demandé ce qu’elle avait vu à travers les lilas. Une chaumière éclairée et à l’intérieur, un homme d’âge moyen assis à son bureau, un stylo à la main, en train d’écrire à la lueur d’une lampe.

Dehors, c’est l’automne. La feuille mouchetée que j’ai ramassée hier a séché sur mon bureau. D’autres roulent encore dans le vent, se collent aux vitres de la fenêtre. Un voile roux recouvre la campagne qui chatoie sous les rayons des soleils finissants. Une tasse de café vide posée à côté d’un dictionnaire… Je sens encore l’odeur du sucre au fond de la tasse et le goût amer sur mes lèvres. Dans mon tiroir, le courrier s’entasse sans que je ne trouve le courage ni le temps de l’ouvrir et de le classer, pris par les articles que j’écris pour Ouest-France, où je suis journaliste-reporter, et ma vie de famille.

Dans un coin de la pièce, le rouge criard d’un jouet en plastique jure avec le cuir d’un fauteuil crapaud. Mon dernier rejeton a sans doute traîné ses fonds de culotte par là. Moi qui étais si méticuleux, si ordonné, j’ai renoncé à certains grands principes. Petit à petit, je me suis laissé contaminer par le laisser-aller.
Je vois ce jouet, l’éclat émaillé de la tasse, la Brière au loin en cette fin d’après midi, et je me rends compte que jamais je ne parviendrai à comprendre la raison d’être des objets qui m’entourent. Pourquoi cette petite voiture a-t-elle atterri ici plutôt que dans le couloir? Quand je dis «objets», je m’exprime mal. En réalité, je veux parler aussi bien de cette voiture rouge, de ce fauteuil crapaud, de cette tasse bleue, que des événements ou des facteurs humains : un enfant, un travail de journaliste, une femme… Pourquoi ? Pourquoi eux plutôt que d’autres ? Pourquoi pas un bol jaune, un boulot de plombier, deux filles et non trois fils ?

Ma vie est une suite de hasards mis bout à bout ; je flotte dans l’océan de l’existence, comme le plancton au gré des courants marins, sans pouvoir décider de ce que je ferai demain ou la semaine prochaine et il en a toujours été ainsi. Non pas que je sois malheureux, non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Je suis satisfait de mon sort! Mais j’ai l’impression que ma vie entière ne découle pas d’un ensemble de décisions prises de façon claire et réfléchie.
Ma femme, Élise, tenez, par exemple. La douceur, la bonté même. Je suis conscient de ses qualités. Jamais je ne remettrai en question notre union et l’amour que je lui porte. Mais notre histoire résulte du hasard. Je n’ai fait aucun effort pour la séduire. Je n’ai pas fait preuve de patience ni attendu de signes. Elle seule a été le moteur de notre relation, au début.

D’où vient le fait que je laisse toujours aux autres le soin de décider à ma place? Je suis bien incapable de le dire. Est-ce la peur d’être déçu, la peur que le bonheur imaginé me soit arraché? Je ne peux ni façonner mon futur, ni m’investir totalement dans ce qu’il m’arrive. Une part obscure de mon être demeurera en éveil, sur ses gardes, afin de ne pas ressentir de trop fortes émotions. Je refuse inconsciemment peut-être d’adhérer aux événements, de me laisser emporter par la joie ou la tristesse.
On me dit sec, imperturbable et blasé. Ce n’est pas tout à fait exact. Disons que je me suis forgé une carapace au fil des ans et que l’humour caustique dont je fais preuve en société me défend de bien des attaques émotionnelles. Cela maintient une certaine distance entre mes semblables et moi-même. Mais alors pourquoi vous parler, cher lecteur ? Pourquoi me dévoiler ainsi ? Je ne sais pas. Un besoin soudain de m’épancher, une envie qui disparaîtra aussi vite qu’elle est apparue…

Je n’ai pas toujours été ainsi. Il y eut un temps où je ne faisais qu’un, corps, cœur et esprit. Rien ne venait entraver le mouvement de ma vie. Je vibrais au gré des événements rythmant le cours de mon existence. Et j’avais le sentiment de tenir les rênes, de conduire la diligence.
L’adolescence…
Est-ce propre à la maturité de réaliser que l’être humain n’a aucune prise sur rien ? Qu’il ne choisit pas sa destinée ? Je ne pense pas… Je crois que c’est une disposition d’âme, un trait de mon caractère. Il n’y a que dans mes rêves où je retrouve une unicité, un certain libre-arbitre. La nuit, je replonge dans un univers naïf, sincère, où le souvenir d’avoir été un, entier, persiste le lendemain dans mon esprit encore engourdi, au réveil. Je me demande bien d’où viennent les songes.

La nuit dernière, j’ai rêvé de mon premier amour, une jeune fille que je n’ai jamais oubliée, dont le regard grave est enfoui dans un coin de ma mémoire. Cela faisait des années que cela ne m’était pas arrivé.
Je marchais dans une sorte de jungle avec des singes courant de branche en branche. Au-dessus de moi, une structure en cristal. Un palace de verre où poussaient des plantes extraordinaires comme dans une serre. Au fond du palais, sur un trône, elle m’attendait. Elle se tenait là, posant son doux regard sur moi. Elle avait la peau plissée de rides comme du papier de soie et les cheveux aussi blancs que du coton. À ses pieds, il y avait un dragon, une sorte de chauve-souris très laide attachée au trône par un fil d’argent.
Ces images ont surgi du plus profond de ma psyché. Aussi loin que ma mémoire s’en souvienne, jamais un rêve ne m’est revenu avec autant de force ni aussi fréquemment dans le passé.

Mais je crois que le besoin s’en fait sentir. Il faut que je vous raconte cette histoire, que je vous livre le récit de ma plus belle histoire d’amour de jeunesse. Je n’ose dire de la plus belle jamais vécue…
Après cet épisode, mon cœur a cessé de s’emballer, d’imaginer, de rêver le futur. Peut-être que je réaliserai pourquoi un aiguillon ne cesse de me rappeler à l’ordre, pourquoi mon être refrène les élans spontanés de mes émotions. Ou peut-être pas…

Je me souviens… Je me souviens du vent qui soufflait le jour où je l’ai rencontrée. Je me promenais à vélo dans les rues désertes de La Baule au début des vacances de la Toussaint. C’est là que j’ai vécu durant toute mon enfance. Après des études à Paris, je suis revenu m’installer dans la région, mais plus à l’intérieur des terres, en Grande Brière.
Ce jour-là, le ciel était couvert et les vents marins poussaient les nuages noirs vers le large. Il n’y avait pas âme qui vive dans les rues désertées par les vacanciers. Les volets des maisons secondaires étaient clos. C’était l’automne, un automne aussi gris et aussi pluvieux que celui que nous vivons en ce moment précis, à l’heure où j’écris ces mots. J’ai gardé en mémoire l’odeur des feuilles pourrissant dans les rues et cette odeur m’a toujours ramené vers cet après-midi, alors que je m’étais faufilé dans une impasse et que je faisais des cercles autour d’une flaque sous un marronnier, devant une villa au crépi rose.
J’avais treize ans et demi, l’âge de toutes les métamorphoses, attendant impatiemment mes quatorze ans et la mobylette que mes parents m’avaient promise depuis des mois, à l’occasion de cet événement. De temps en temps, je lançais des regards vers cette grande maison rose entourée de pins, dont les aiguilles jonchaient le sol sablonneux. La demeure avait été inoccupée jusqu’à présent et maintenant on voyait de la lumière à travers les voilages.
Je restai dans la rue, faisant le pied de grue avec cet ennui propre à l’adolescence, ne sachant trop pourquoi je roulais inlassablement dans les feuilles, guettant le moment stupide où la roue de mon vélo entrerait en contact avec la flaque. L’eau, claire au départ, se brouillait au fur et à mesure, formant avec la terre des remous profonds comme ceux de l’océan les jours de tempête. Je créais des vagues dans cette flaque et en pensée, je comparais les feuilles flottant à la surface à des bateaux pris dans la tourmente. J’avais toujours rêvé d’être un marin et j’étais fasciné par les bateaux à voile, les vieux gréements que l’on voyait dans les livres d’histoire. J’aurais aimé vivre au XIXe siècle pour voguer sur les mers du globe, lorsque la Terre était encore vaste et inconnue.
Je fus tiré de mes songes par des éclats de voix. Une fenêtre venait de s’ouvrir au premier étage. Une jeune fille passa la tête à travers l’encadrement. Elle avait un teint de cire. Nos regards se croisèrent. Dans ses yeux, je lus de la surprise mêlée à un profond mécontentement. Je n’avais jamais vu quelqu’un avec une peau aussi pâle. Elle était très belle. Elle avait des yeux en amande, une bouche ronde un peu sévère. Une poupée de porcelaine boudeuse. Ses cheveux drus tombaient en mèches épaisses et lisses sur ses épaules. Malgré sa maigreur, elle semblait plus âgée que moi. Je lui aurais donné quinze ou seize ans. Elle était vêtue d’une chemise de nuit bleue par-dessus laquelle elle avait enfilé un grand gilet informe. À ce moment, venue du fond de la pièce, une voix de femme hystérique hurla :
– Ferme immédiatement cette fenêtre !
La fille claqua les volets.
Je demeurai quelques instants encore dans le soir tombant, fixant la maison silencieuse à présent. Cette fille m’intriguait. J’aurais bien aimé la connaître. Mes copains étaient partis en vacances et j’étais condamné à passer une semaine tout seul sans personne de mon âge avec qui tuer le temps. En plus, la météo annonçait de la pluie. Je passerais toutes mes après-midi devant la télé, écoutant la mort dans l’âme ma sœur de huit ans glousser avec ses copines dans la pièce à côté. Car bien sûr, elle, elle avait encore des amies dans le coin.
Je fis demi-tour. Dans les rues, les lampadaires s’allumèrent. En passant la voie ferrée, je perçus le grésillement des lignes de haute tension provoqué par l’humidité de l’air. Au loin, le bruit du ressac, le grondement continu des vagues s’écrasant sur la plage. Derrière un nuage, la lune surgit, sphérique, laiteuse, comme le visage de la jeune fille au balcon.

Le lendemain, il pleuvait. Durant une accalmie, je retournai devant la maison rose. Mais personne ne se montra à la fenêtre. Je guettai un moment, en vain. Je revins dans l’impasse le jour d’après, puis le surlendemain. Le voile de la fenêtre au balcon se souleva, resta suspendu en l’air, et retomba avec indifférence. C’était elle, de toute évidence. Une semaine passa. Je m’ennuyais à mourir. J’aurais fait n’importe quoi pour mettre fin à ma solitude. La fin des vacances se profilait sans que je n’aie revu la fille au visage de lune.
J’enfourchai alors une dernière fois ma bicyclette. Dans l’impasse, le marronnier était dénudé. Le tas de feuilles mortes avait disparu. Je m’appuyai contre la barrière du jardin et attendis. Au bout de dix minutes, on tira le voile blanc puis la jeune fille apparut. Je fis alors une chose complètement insensée. Je n’avais rien à perdre. Je n’avais pas d’amour-propre. Je tendis les lèvres vers l’avant comme pour l’embrasser. La réaction fut immédiate. Elle ouvrit la fenêtre en criant :
– Non mais ça va pas! Tu veux que je t’aide? Dégage!
Je n’en attendais pas moins d’elle. Un frisson courut le long de mon épine dorsale sans que ne je sache si c’était sous le coup de la peur ou de l’audace. Grisé par tant de culot, je lui lançai :
– Salut! Ça va?
Elle ne me répondit pas et claqua la fenêtre.
Bon, et bien, c’était plutôt positif comme approche! Nous avions fait connaissance. Je n’étais pas amoureux, enfin, pas à ce moment-là, je ne crois pas. Pas encore. J’étais attiré par sa sauvagerie. Elle avait quelque chose d’inquiétant, avec sa maigreur et son teint blanc. Aucune des filles que j’avais croisées jusqu’alors ne lui ressemblait. Et j’étais persuadé malgré ma taille de gnome que je lui avais plu.
À la suite de ça, les cours reprirent au collège. Je retrouvai mes copains, mes occupations, les devoirs à bâcler le soir. Malgré toutes ces activités, le samedi suivant, je trouvai un moment pour lui rendre visite. Culotté, je laissai le vélo contre la clôture et appuyai sur la sonnette. Comme personne ne répondit, j’entrai dans le jardin et frappai à la porte. Quelques instants plus tard, on entendit le frottement de semelles contre le sol puis la porte s’ouvrit.

Elle se tenait devant moi, me dépassant d’une bonne tête. De près, on voyait le réseau de ses veines sous sa peau translucide. Ses oreilles étaient percées d’anneaux en argent. Plus haut sur les lobes, deux petites croix. Elle portait un jean délavé et avait des Converses de couleur différente aux pieds, une rouge et une grise. Debout sur ses deux quilles, de ses yeux perçants, elle me dévisageait sans pitié. Il y avait quelque chose de désabusé dans ce regard bleu pâle, ce regard de glace. Bras croisés, mains squelettiques, elle narguait le gamin que j’étais. Elle leva un sourcil, esquissa un demi-sourire puis me dit sèchement :
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Tu ne me reconnais pas ? Tu veux te balader avec moi ? Elle me toisa du regard.
– Je peux pas sortir. Fiche-moi la paix.
Et elle fit semblant de me claquer la porte au nez.
– Non attends ! Je peux rentrer ?
Elle réfléchit un instant :
– Tu te fiches du monde, non ? Pour qui tu te prends ?
– Écoute, c’est pas ce que tu crois. Tu viens d’où ? Je suis sûr que t’as pas d’amis. Moi, je suis le copain idéal! Toujours présent quand on l’appelle !
Je réussis à lui arracher un rire.
– T’es gonflé. Tu crois que j’ai pas remarqué ton manège ! Y’a pas un jour de cette semaine sans que tu ne sois pas venu sous ma fenêtre. Qu’est-ce que tu veux ?
– Juste devenir ton ami… Tu es nouvelle dans le quartier… Je suis sûr que tu ne connais personne !
À cet âge, rien ne m’effrayait.
Alors elle se ravisa. Elle réfléchit puis finalement, me dit :
– Bon allez, entre, on chauffe la rue. Mais pas plus d’une minute, je n’ai pas que ça à faire. J’ai du travail. Je prépare mon bac de français.
Devais-je cette faveur à mon air d’épagneul, de cocker en manque d’affection? Qu’importe après tout! J’avais obtenu ce que je voulais. Je ferais tout pour que cette trop courte minute dure plus longtemps.
Dans le vestibule, un papier peint à fleurs aux couleurs passées, des scènes champêtres, des meubles anciens, noirs, pesants. Cela sentait l’encaustique. Le bois du parquet brillait à la lumière du jour juste sous les fenêtres. Sur un bahut en acajou, il y avait un pot de chrysanthèmes dont les têtes rondes pointaient vers le plafond. À côté, la maquette d’un galion espagnol. Et au-dessus, le portrait d’un vieil homme aux oreilles d’éléphant me regardant avec sévérité.
Je déglutis puis repris :
– Tu prépares le bac de Français ? Mais où ça ? Tu n’es pas à Jean Monet ?
– Non, je suis des cours par correspondance. Et d’ailleurs, il faut que j’y retourne.
– Attends ! Je ne sais pas comment tu t’appelles.
– Katherine, me dit-elle avec l’accent anglais. Mais on m’appelle Kate.
– Moi, c’est François. On peut se revoir ?
– Je ne sais pas. Tu as de la chance que mes parents ne soient pas là. D’habitude, ils restent à la maison, le samedi…
– Et le mercredi ? demandai-je.
– Le mercredi, ils travaillent. T’auras qu’à passer la semaine prochaine.
Puis, voyant que je ne bougeais pas, elle continua :
– Je t’ai dit que je voulais travailler maintenant ! Tu peux revenir mercredi prochain, alors fiche le camp !

Kate. Kaiyte. Kasserine. Katherine… Quelle drôle de fille! Ce mélange d’arrogance et de détachement… Fascinant. Elle s’était montrée hostile mais en même temps, elle n’avait pas refusé de me revoir. Depuis combien de temps habitait-elle à La Baule, précisément ? Elle avait dû emménager l’été d’avant, arriver au milieu de la foule de touristes sans qu’on la remarque… En fait, c’était sans importance… Anglaise? Était-elle anglaise ? Parlait-elle aussi bien l’anglais que le français ? Et quelle dégaine ! Ses vêtements chiffonnés, ses boucles d’oreilles, ses baskets bicolores… Tout me plaisait en elle. Y compris et surtout le fait qu’elle se fichait de moi comme de l’an quarante.

Cette nuit-là, je fis pour la première fois un rêve étrange qui m’est revenu souvent par la suite. Je me le rappelle. Un désert de sable rouge… Je devais délivrer une princesse d’une malédiction… C’est comme ça que je rêvai d’elle pour la première fois. J’étais vêtu d’une lourde armure. Un château dévoré par les flammes… Des gerbes pourpres s’échappant des fenêtres. J’entre dans le brasier… Une pièce circulaire et au milieu une jeune fille endormie dans un sarcophage. Un dragon monte la garde. La lutte est acharnée, sanglante, mais au bout du compte je terrasse la bête qui s’effondre de tout son long. Alors le sarcophage vole en morceaux. La fille se réveille. Nous sortons par la fenêtre et nous volons vers son palais au milieu d’une forêt vierge. Un palais de verre. Des arbres tropicaux. Nous montons sur deux trônes d’or…
Plus tard, est-ce un autre rêve ou la suite du précédent? Je ne sais pas, je ne le sais plus… Un nain approche. Il tient un coussin rouge sur lequel repose un œuf d’autruche. C’est un cadeau, un présent offert par un roi d’une contrée lointaine. J’ai peur. Un pressentiment, un danger. Elle le prend contre elle et je ne peux rien faire…
Alors mon rêve se change en cauchemar…

Le mercredi suivant, je me rendis chez Kate comme prévu. Il avait gelé à pierre fendre. Je dérapai sur la route verglacée. Depuis trois jours, les températures ne dépassaient pas zéro degré et un vent glacial soufflait dans les rues du quartier. La nuit tomberait bientôt.
Kate m’ouvrit la porte. Je la suivis dans la cuisine. Il y avait un poêle en fonte au milieu de la pièce. La jeune fille prit une bûche sur un tas de bois, raviva le feu.

Premier après-midi d’une longue série… Je me souviens du papier peint à carreaux de cette cuisine, des pots ébréchés qui dormaient sur les étagères, poussiéreux, des photos de famille aux murs. Comme si la maison n’avait jamais changé de propriétaire…
– Tu veux un chocolat chaud ? Je m’en fais un.
– Oui… Merci.
Un bandana noué sur ses cheveux raides, de ses mains aux doigts effilés, elle prit deux bols blancs. Après avoir chauffé du lait dans une casserole, elle attrapa un paquet de madeleines et du cacao dans le placard.
– Sers-toi !
Je commençai la conversation par la première banalité qui me vint à l’esprit :
– Tu m’as dit la dernière fois que tu n’allais pas au lycée… Comment tu fais avec tes cours par correspondance quand tu ne comprends pas ?
J’aurais mieux fait de me taire! Elle haussa les épaules en signe de mépris et me répondit :
– C’est rare que je ne comprenne pas. Mon père m’aide en maths et ma belle-mère est prof de français. Pour le reste, je me débrouille. J’ai deux ans d’avance.
Silence. J’étais soufflé. Un peu mal à l’aise… Elle me regardait, satisfaite de l’effet qu’elle avait produit sur moi. Pour ma part, en classe, je m’en étais toujours tenu à la moyenne, mes parents n’étant pas très exigeants. La seule matière où je réussissais sans me fouler était le français. Mais pour le reste, et bien, pour le reste, je me laissais aller… Je changeai de sujet de conversation, ne voulant pas m’aventurer sur un terrain glissant. Plus tard, je la questionnai sur sa famille et elle me répondit que sa mère était morte quand elle avait huit ans :
– Mon père s’est remarié avec elle, l’autre… poursuivit Kate d’un geste du menton indiquant la direction d’une pièce à l’étage, certainement la chambre conjugale. Mais tu vois, elle n’arrive pas à avoir de gosses, c’est pour ça qu’elle gueule tout le temps. Mon père et elle, c’est un enfer. Je ne comprends pas pourquoi il ne la plaque pas !

Elle se tut. Je trempai une madeleine dans le chocolat, regardant le biscuit se désagréger. Une question me taraudait :
– Tu es Anglaise ? Parce que, Kate…
– Oui, coupa-t-elle. Mon père est Anglais, mais ma mère était Française. On parlait anglais à la maison quand j’étais petite. Mais j’ai toujours vécu en France. J’arrive de Paris.
– Et tes amis? Tu les as laissés là-bas? Ça ne te dérange pas d’être seule ?
Ma question lui fit l’effet d’une gifle. Je vis ses yeux se rétracter, ses lèvres se pincer.
– Non. J’ai des amies du primaire à qui j’écris. Et à Noël, je vais chez mes cousins, dans les Alpes.
– Mais je veux dire, en semaine… Tu es seule ?
– Je ne m’ennuie jamais, martela-t-elle d’une voix sèche. J’avais gagné un point. C’était elle maintenant qui était gênée. Et j’affichai un grand sourire. Je la narguai à mon tour. Si elle avait accepté de me revoir, c’était parce qu’elle n’avait rien d’autre à faire. Cette solitude la faisait souffrir, ça crevait les yeux. Du bout des doigts, elle détacha un morceau de madeleine, le mit dans sa bouche. Elle avait repris un air crâne comme si de rien n’était.

La fois suivante, j’amenai des cartes et nous jouâmes dans sa chambre, sur le tapis. Aux murs, il y avait des posters de Robert Smith, illustre inconnu qui n’allait pas tarder à devenir mon idole. Kate en avait accroché partout pour masquer un papier peint marron. Sur des étagères, des livres de poésie : Baudelaire, Rimbaud, T.S. Elliot, entre autres. Ignare, je ne connaissais pas ces poètes. Kate mit en route un tourne-disque. C’était la première fois que j’écoutais les Cure. Mon album préféré : Disintegration.

Par la suite, on prit l’habitude de se voir régulièrement chez elle. Nous parlions une heure ou deux, souvent dans le vide, ou nous jouions aux cartes. Nous souffrions de solitude à des degrés plus ou moins forts. Elle, parce qu’elle ne voyait personne de son âge. Moi, parce que je subissais le fait d’être loin de tout. Petit à petit, je pris goût à la mettre en boîte à tout bout de champ. Je me moquais d’elle et cherchais à la séduire. J’adorais la voir crisper ses lèvres quand elle était vexée. Que l’adolescence est ingrate! Quelles idioties n’ai-je pas pu lui débiter durant toutes ces heures !
Au fur et à mesure pourtant, un lien se tissait dans nos cœurs. Malgré les vacheries, nous prenions plaisir à être en compagnie l’un de l’autre. Nos après-midi s’étiraient. J’arrivais un peu plus tôt chaque fois et je repartais de plus en plus tard.

Cependant, il arriva un temps où Kate ne put me recevoir, sans me donner d’explication. Cela dura deux semaines. Quand nous nous revîmes, Noël approchait. Elle avait maigri. Elle avait le teint gris et les yeux cernés. Elle tenait à peine debout. Mais comme à l’accoutumée, elle eut une attitude fière et distante et m’accueillit avec un sourire ironique :
– Encore toi ! me fit-elle en ouvrant la porte d’entrée.
Nous montâmes dans sa chambre et quand ce fut l’heure du goûter, elle me demanda d’aller le préparer dans la cuisine. Elle resta en haut pendant que je fouillais dans les placards à la recherche de lait et de gâteaux. Sur un mur, il y avait des photos de famille. L’une d’entre elles m’intrigua.
Elle représentait une petite fille blonde très jolie, au visage mince. Elle était en maillot de bain sur des rochers derrière une pinède. Au loin, on voyait la mer bleu turquoise. Elle ressemblait à Kate, une cousine sans doute parce que Kate était brune. Pourtant quand je retournai la photo, je lus ces mots : « Kate, Côte d’Azur, été 81 ». Je détachai la photo du mur et la mis dans la poche de mon sweat-shirt. Je ne comprenais pas. Je ne parvenais pas à croire que Kate et cette jeune fille étaient une seule et même personne. Confus, j’imaginai toutes sortes d’explications : en réalité, la fille qui partageait mes mercredis après-midi et que je croyais être mon amie avait usurpé l’identité de la vraie Kate. Cette dernière avait été tuée par le couple infernal que formaient le père et la belle-mère. C’est pour cela que l’autre, celle que je connaissais, ne pouvait pas suivre les cours au lycée. Elle ne pouvait pas se faire repérer, elle-même ayant été enlevée, droguée puis séquestrée dans cette grande demeure bourgeoise afin de remplacer Kate. À moins qu’elle ne les ait suivis de son plein gré. Ses parents adoptifs faisaient partie d’une secte. C’était ça, une secte ! Kate se payait de ma pomme. Depuis le début. Elle ne se dévoilait pas. Elle n’en avait rien à faire de moi. Je me sentis trahi alors je sortis de chez elle et rentrai à la maison sans la prévenir.

Je m’enfermai dans ma chambre puis je sortis la photo de ma poche. J’observai le visage de la fille. Mêmes yeux, même bouche aux lèvres rondes, mêmes sourcils… À y regarder de plus près, c’était peut-être elle. Plus jeune, des cheveux blonds, un visage moins rond aussi. Une cousine ? Mais alors pourquoi avait-elle à ce point changé ? On ne pouvait mettre cette maigreur sur le dos de la puberté. À cet instant, ma mère m’appela. Téléphone. C’était Kate. Elle voulait savoir pourquoi j’étais parti sans la prévenir. Je ne sus pas quoi lui répondre.
Cette nuit-là, je rêvai à nouveau d’elle. Toujours le palais de verre, comme une bulle… et puis ces plantes rares dans leur serre géante. Au fond, un trône… Kate tient dans ses mains l’œuf offert par le roi. Il se brise… un reptile en sort. Couvert d’écailles, avec des ailes sur le dos. Un dragon… ? Une peur sourd en moi. Je veux la protéger en tuant cet animal mais d’un geste, elle me congédie.
Quand je me réveillai au petit matin, j’étais couvert de sueur. Kate me cachait quelque chose. J’en avais l’intuition. Pourquoi cette maigreur ? Pourquoi restait-elle toujours seule ? Pas de frère, pas de sœur… Elle ne se dévoilait jamais. En fait, je ne savais pas qui elle était réellement. Peut-être qu’en la questionnant sur son passé, j’en saurais plus… Malgré toutes ces réflexions, mon attachement pour elle ne faisait qu’augmenter. J’avais envie de tout connaître de sa vie, de ses goûts. Je lisais Baudelaire, Rimbaud. Je me mis à écouter les Cure. Je compris à ce moment-là que j’étais en train de tomber amoureux pour la première fois de ma vie.

Quand nous nous revîmes, elle m’apprit qu’elle avait habité quelque temps à Cannes, «une ville de vieux, comme ici», me dit-elle. Elle ne m’en voulait pas plus que cela de l’avoir abandonnée à son sort la fois précédente.
Silence gêné. Je n’eus pas le courage de poser les questions qui me démangeaient, même si l’envie ne me manquait pas. Ses membres semblaient si fins, si fragiles. Sa peau blanche était cadavérique et ses yeux, creux.
Nous jouâmes aux cartes. Je gagnai une première partie, puis une seconde. Au bout de la cinquième, je m’aperçus que Kate trichait. Sous le tapis, elle avait glissé une carte qui dépassait un peu. J’étais estomaqué. Jamais je ne l’aurais crue capable de ça ! Je me précipitai sur elle pour attraper l’objet du délit. Elle me tira la langue : je la saisis par le bras, la forçai à lâcher prise… dans la mêlée, elle m’assena un coup de coude mais je fus plus fort qu’elle. Je réussis à lui arracher la carte en tirant sur son gilet de grand-mère, celui qu’elle portait tout le temps. Elle roula d’un côté, moi de l’autre, tenant le gilet dans une main et la reine de cœur dans l’autre.

Comme elle m’avait paru frêle à l’instant où j’avais serré son poignet !
Depuis quelque temps, je commençais à la rattraper en taille. Ma voix changeait, je forcissais, grandissais. Même si je la considérais toujours comme mon aînée. Pour moi, un an de plus, c’était la fin du monde. Elle me surpasserait toujours malgré les piques et les chamailleries. Alors sa fragilité me bouleversa du haut de mes treize ans trois quarts.
Je la fixai, inquiet. Elle me faisait face, les bras nus et je pus voir les cicatrices qu’elle portait sur la peau, au creux des poignets, dans la pliure du coude.
Instinctivement, elle cacha ses bras mais c’était trop tard. J’avais vu :
– Qu’est-ce que t’as ? Qu’est-ce que c’est ? lui demandai-je.
– Rien, fiche-moi la paix. Donne-moi ça !
Et elle m’arracha le gilet des mains. Elle avait parlé d’une voix mal assurée, chevrotante.
– C’est quoi toutes ces cicatrices ? Tu te drogues ?
Jeune, mais pas idiot. Au lycée, on avait déjà eu une campagne de prévention contre la drogue et ses méfaits. Un ancien toxico était venu nous parler de sa dépendance et il nous avait montré ses bras. Kate avait les mêmes cicatrices. Je réitérai ma question, préoccupé :
– Qu’est-ce que c’est, dis-moi, s’il te plaît ?
Elle ne me répondit pas tout de suite. Ses lèvres tremblaient. Elle regardait le sol, n’osant croiser mon regard.
Puis au bout d’un instant, elle fit :
– Je te promets que je ne me drogue pas, laisse-moi tranquille… Fiche-moi la paix…
Un nœud se forma dans ma gorge. Je savais bien que ce n’était pas la drogue qui avait causé toutes ces cicatrices :
– Tu es malade ?
Alors elle fondit en larmes.
Je me sentis vraiment stupide. Si j’avais pu rentrer sous terre, je crois que je l’aurais fait. Je m’en voulus… Je restai les bras ballants face à elle, ne sachant que faire…
Comme elle ne disait toujours rien, je la pris dans mes bras et l’embrassai sur les joues en m’excusant. Je lui caressai les cheveux mais elle eut un geste de recul. Alors elle ôta les mains de son visage et je l’embrassai sur les lèvres. Elle ne me rendit pas mon baiser.

Je ne la revis pas pendant un mois. D’une part parce que c’était les vacances de Noël et qu’elle était partie dans les Alpes chez ses cousins. D’autre part, parce que je ne voulais pas la revoir sans qu’elle ne me l’eût demandé.
La vie ne m’apparaissait plus aussi simple qu’avant. Je n’avais pas le goût de préparer les fêtes de fin d’année. J’accompagnais ma mère et ma sœur à Nantes pour faire les magasins en traînant des pieds. Je les trouvais ridicules de s’extasier devant les devantures, d’essayer des écharpes, des manteaux. C’était complètement futile. Les illuminations dans les rues, les vitrines habillées de papier rouge, les sapins, la profusion de boules scintillantes, que d’artifices ! Pourquoi devait-on faire semblant d’être heureux au cœur de l’hiver ? Et si on n’avait pas envie de faire la fête ?
Plus tard, il y eut les chocolats, le foie gras, la dinde aux marrons qui d’habitude me mettaient l’eau à la bouche. Mais cette année, rien à faire. Je n’avais pas d’appétit, pas envie de rester en famille lors des veillées. Je voulais être seul. La souffrance que j’avais perçue chez Kate m’attristait au plus haut point. Avait-elle voulu mourir ? Pour la première fois de ma vie, je me trouvais confronté à la mort. Je devenais plus conscient par la force des choses, moins sociable et je méprisais ma mère, mon père et ma sœur pour leur insouciance. Je me renfermai, moi qui, auparavant, n’étais jamais à court de plaisanteries. Ma sœur, que je taquinais habituellement, me trouvait étrange. À table, je ne parlais pas. Je n’en avais pas envie. Un jour, je surpris une conversation entre mes parents et ma tante de Paris, venue passer quelques jours à la maison. Ils disaient que c’était « l’adolescence ». Moi, je savais qu’elles avaient tort. J’avais envie de la sauver, Kate, de l’aimer… En même temps, je n’attendais rien d’elle. J’avais été maladroit et j’envisageais la possibilité qu’elle ne me rappelle jamais. Mais comment aurais-je pu deviner tout ça ? Elle qui était si orgueilleuse ! Qui passait son temps à m’envoyer des piques! Était-ce pour cette raison? Parce qu’elle était peut-être malade ?

Le 14 janvier, jour de mon anniversaire, tombait un mercredi cette année-là. Je reçus un coup de téléphone de Kate. Elle voulait me voir. Elle ne m’avait pas oublié! Elle n’était pas fâchée! Je partis au quart de tour sur ma nouvelle bécane, celle que je venais d’avoir pour mes quatorze ans.
Elle m’attendait sur le pas de la porte, emmitouflée dans son vieux pull en laine. Elle n’avait pas changé. Elle avait peut-être pris un peu de couleurs aux joues. Quand elle me vit arriver avec le casque de ma nouvelle mobylette à la main, elle s’exclama, surprise :
– Tu as grandi ! Tu es aussi grand que moi !
C’était vrai. J’avais pris une tête en trois mois. Ma voix avait mué. Elle me tendit un ours en peluche avec un nœud en satin rouge autour du cou :
– Et moi qui croyais que tu étais encore un petit garçon ! Bon anniversaire !
Je ris. Elle aussi. Toute trace d’agressivité avait disparu en elle. Elle me regardait avec ses yeux gris étonnés au fond desquels une flamme dansait.
– La montagne, c’était bien ? lui fis-je.
– C’était pas mal, me répondit-elle. Il y avait toute ma famille, mes oncles et tantes, dans le chalet. Il a beaucoup neigé. Il a fait beau. Tu as vu, j’ai bronzé !
C’était vrai. Elle paraissait plus reposée.
Elle reprit d’une voix hésitante :
– Tu m’as manqué, tu sais ?
– Toi aussi, lui dis-je.
Je la pris dans mes bras et nous nous embrassâmes pour de bon cette fois. Ce n’était pas un baiser volé, c’était mon premier vrai baiser.
– Si tu veux, on peut aller voir la mer… Je t’emmène, lui proposai-je.
– Non… je ne peux pas sortir… Il fait trop froid. Peut-être au printemps, me dit-elle d’un air mélancolique.
– Tu as déjà vu la mer ici ?
– Non… nous sommes arrivés il y a seulement trois mois. Sa voix marqua une hésitation :
– Je n’ai pas eu le temps.
– Tu voudrais la voir ? insistai-je.
Je regrettai déjà de lui avoir posé cette question. Je me ravisai :
– Excuse-moi, tu n’es pas obligée de me répondre, je suis désolé.
– C’est rien… Je voudrais bien voir la mer, mais je ne peux pas. Et même si je le pouvais, mon père me l’interdirait. Je n’ai pas le droit de sortir. Au printemps, peut-être, me dit-elle à nouveau.

Notre amitié se transforma. Les rôles s’inversèrent et je devins le protecteur de ce frêle oiseau, de ce moineau qui avait perdu toute arrogance. Je l’aimais, mon petit piaf. Je voulais tout faire pour la protéger. Jamais je ne lui posais de questions concernant son état de santé. J’avais cessé de rêver à quelque princesse dont je serais l’humble serviteur car j’étais devenu son roi. Je vivais mon rêve. Plus rien ne pourrait nous séparer. Nous passions nos après-midi à nous embrasser, l’un contre l’autre. Nous vivions dans un monde à part où la sensibilité était reine. Musique et poésie… Je découvrais le romantisme noir, la vie des poètes maudits qu’elle lisait. Son royaume était fait de brumes, de jardins secrets où croissaient des stèles en pierre rongées par la mousse, de nuits d’hiver où l’on bénit l’obscurité… Elle m’avait ouvert les portes de son univers étrange et je m’émerveillais des richesses qu’il renfermait. Mais une part infime de moi-même restait en retrait. D’une nature gaie et spontanée, j’aimais la vie. Alors que m’arrivait-il ? Pourquoi cette mélancolie ?
L’hiver passa ainsi. Le printemps arriva.

Un jour d’avril, alors que le soleil dardait ses rayons sur les jardins, les rues, les allées, alors qu’un souffle nouveau courait dans la campagne, sur le rivage, au bord de l’eau, je lui proposai d’aller voir la mer. J’avais à la main un deuxième casque de mobylette. Elle refusa tout d’abord puis d’une voix hésitante, elle continua :
– Je ne peux pas sortir… je dois te dire quelque chose…
Ma gorge se serra. Mon cœur se mit à battre plus fort. Nous étions-nous rapprochés au point qu’elle me livre son secret ? Je ne me sentais pas prêt. Tout à coup, je ne voulais plus rien savoir. Je voulais encore rester dans cette bulle d’enfance qui me protégeait malgré tout. Elle me dit alors :
– Je suis très malade. Je vais mourir… peut-être… je ne sais pas… C’est mon sang… Elle ne m’en dit pas plus et souleva les mèches de ses cheveux drus pour me montrer son crâne sur lequel poussaient çà et là des boucles blondes, éparses comme celles des nouveau-nés. Une perruque. Elle portait une perruque… C’était donc cela, l’explication… la photo… l’interdiction de lui toucher les cheveux…
Le sol s’ouvrit sous mes pieds. Le fait que je risquais de la perdre n’était pas concevable. Je lui demandai précipitamment, refusant l’évidence :
– Si tu te couvres bien, tu ne vas rien attraper…
Je me sentis à nouveau démuni, stupide.
– Il fait très beau, il n’y a pas de vent, viens !
– J’aimerais tellement voir l’océan mais mes parents me tueraient s’ils l’apprenaient. Cela eut l’air de la faire rire. Elle reprit :
– Je ne crois pas que les médecins l’aient interdit… C’est juste eux… Ils se font tellement de souci…
– Qu’ils t’interdisent tout, qu’ils te séquestrent dans cette maison, que tu ne peux même pas avoir d’amis de ton âge ! coupai-je.
J’étais en colère. En colère contre l’égoïsme de ses parents. C’était ça qui la tuait, c’était le fait d’être cloîtrée entre quatre murs, de ne jamais s’amuser, sortir ! Tout à coup, j’en eus assez de la tristesse, de cette complaisance morbide, de cet univers malsain dans lequel elle baignait. Il fallait qu’elle goûte à la vie, qu’elle voie d’autres jeunes, ma sœur par exemple, qu’elle vienne chez moi…
– Viens. Je t’emmène juste une fois à la plage… Rien qu’une fois, tu verras… c’est magnifique !
Elle accepta.
Nous partîmes de chez elle comme deux voleurs. Qu’importe, personne n’en saurait jamais rien ! Sur ma mobylette, je sentais un vent de liberté me souffler dans le cou, sur la peau, tandis que Kate s’accrochait à ma taille. C’en était fini des hivers humides, du noir et de la mélancolie ! Des poètes qui chantaient la mort, des musiques que l’on susurrait dans les cimetières! L’air était pur, empli d’un parfum d’iode et de pousses neuves. Des champs d’ajonc en fleurs, le bleu de la mer et le scintillement de l’eau sous le soleil. Au loin, derrière l’île des Évens, un voilier se jouait des vagues, insouciant… Je laissai mon deux-roues contre la barrière du chemin des douaniers et continuai à pied, vers la table d’observation. Le vent rosissait ses joues. Main dans la main, nous rêvions en regardant les destinations lointaines : Hanovre, Rome, Le Caire, New York… Nous irions, un jour… Nous parcourrions les avenues de Manhattan, nous marcherions dans les souks aux couleurs vives, nous visiterions l’Acropole… Je la questionnai alors sur sa maladie. Elle me dit qu’elle avait un nouveau traitement. Elle guérirait peut-être et deviendrait un grand médecin, soignant à son tour les enfants malades.
Quand elle me parlait de ses rêves, des lumières s’allumaient dans ses yeux. J’étais certain qu’elle guérirait. N’avait-elle pas déjà repris un peu de poids ? Ses bras, ses mains, n’étaient-ils pas moins chétifs ? Je lui caressai le visage.
Elle reprit :
– Un jour, l’été dernier, j’ai voulu me tuer. Alors j’ai pris une lame de rasoir et je me suis ouvert les veines. Mais on ne meurt pas comme ça. Ça ne suffit pas…
Un nœud au creux de mon estomac. Une angoisse subite. Elle n’avait pas le droit d’évoquer sa mort alors que je me sentais si bien avec elle. Je la pris dans mes bras et la serrai fort. Jamais je ne la laisserais partir, elle serait toujours à moi, à vie. Je ne sais combien de temps s’écoula ainsi, combien de fois l’aiguille des secondes tourna à mon poignet, dans nos cœurs, dans les airs, ni de combien de degrés la Terre pivota autour de son axe dans l’univers. Nous contemplions l’horizon de nos vies, nous imaginions notre futur…
Nous en oubliâmes l’heure. La lune se leva alors que le soleil n’était pas couché. Six heures du soir… Un disque translucide au loin, mangé par le bleu du ciel.
Tout à coup, Kate me regarda, traversée par un pressentiment :
– Il faut y aller. Je dois y aller. Tout de suite…
Je croyais que nous arriverions avant son père et sa belle-mère mais ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’ils étaient de sortie ce soir-là et qu’ils étaient rentrés plus tôt que prévu du travail pour se préparer. Kate l’avait oublié. Une voiture était garée devant le portail de leur jardin. Ils attendaient la jeune fille de pied ferme.
Ils ne me jetèrent même pas un regard. Tout se passa très vite, dans un silence glacial. Le visage de Kate ne trahissait aucune émotion. Et pourtant dans ses yeux, je lus une crainte terrible, plus grande que la peur de mourir dont elle m’avait déjà parlé. Elle passa devant moi puis la porte de la maison rose se referma sur elle.

Une semaine s’écoula sans que je ne reçoive un signe de sa part. J’étais au paroxysme de l’angoisse, ne sachant que faire. Je ne connaissais pas sa famille mais le peu qu’elle m’en avait dit ne laissait rien présager de bon. Kate vivait sous la coupe de sa belle-mère, hystérique, agressive. Cette femme faisait régner la terreur au sein du foyer, régentant tout, ignorant les besoins des uns et des autres.

N’y tenant plus, je mis mon casque et je me rendis chez elle. Les volets de la maison rose étaient clos. Il n’y avait plus personne. Les lieux étaient déserts. Alors j’ouvris le portail du jardin mais il était fermé à clé. Comme il me résistait, j’enjambai la clôture et frappai de toutes mes forces à la porte d’entrée :
– Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi !
Un voisin ameuté par le raffut cria par la fenêtre :
– C’est pas bientôt fini ?
Je me tournai vers lui, retenant mes larmes :
– Où sont-ils ? Où est Kate ?
– Je ne sais pas. Ils ont déménagé. Ça sert à rien de s’exciter sur cette porte. Filez !
Que s’était-il passé? Pourquoi? Et Kate? Que lui était-il arrivé ?
Seul le vent entendait la plainte de mon âme. Je fis demi-tour.

Je n’eus aucune nouvelle. Aucune lettre, aucun appel. Rien. J’avais subi un tel choc que je me désintéressai de tout. Mes résultats scolaires dégringolèrent et je redoublai ma quatrième. Mes parents m’envoyèrent chez un psychothérapeute ; sans succès. Je perdis tous mes copains au lycée.

Une année passa. Puis un jour d’avril, je reçus par la Poste une enveloppe de l’étranger. Une lettre pour moi ! Rien que pour moi ! Mon pouls s’accéléra. J’avais déjà voulu contacter Kate, en vain. Impossible de savoir où elle habitait. Il n’y avait pas d’adresse au dos. Ce fut la seule lettre que je reçus, le seul souvenir que je gardai d’elle, avec la photo que j’avais dérobée dans la cuisine. Sur du papier vert, Kate m’annonçait qu’elle était guérie pour toujours.

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