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Fantasmes – Paris / La Baule

 

 

Fantasmes

 

C’est l’été. Sofia, mon amour… Elle est là, étendue près de moi sur une chaise longue en toile rayée, ses jambes nonchalantes croisées au-dessus des pots de géranium. Sous sa jupette que soulève une brise légère, elle offre à mes regards l’impertinence de son petit cul dénudé… Elle lit une revue scientifique, innocente derrière ses bésicles, et l’idée même que nous sommes seuls tous les deux sur cette terrasse augmente mon désir. Je suis le seul à jouir du spectacle depuis ma chaise. Le seul être à la contempler dans ce petit carré de verdure, ce paradis suspendu au-dessus des toits bleus de Paris. Un pot de lavande où se vautrent abeilles et bourdons, du basilic, un rosier aux fleurs odoriférantes… Et tout autour, la vigne et les corolles des volubilis. Le soleil traverse les feuilles qui croissent, s’enroulent autour de la pergola ; l’astre caresse les grappes de raisins encore verts et moi, c’est du regard que je frôle la cuisse d’ambre de Sofia car le soleil me rend paresseux. Mes yeux s’attardent sur le pli de ses fesses, glissent dans la fente de sa fleur offerte, lisse comme de la soie.

Mon amour… Sofia et Léo; Léo et Sofia… Tu es la femme parfaite, tu as les formes les plus fermes, les plus douces qui soient. La première fois que je t’ai vue, je t’ai tout de suite reconnue. J’ai su que c’était toi, ma promise. Tes cheveux si doux, ta main tendre, ta poitrine généreuse… Derrière tes lunettes de professeur, j’ai lu, dans tes yeux, de l’amour… et bien plus encore, petite coquine !
Je me décide. Je m’étire de toute ma mâle musculature, je saute de mon siège souplement. Je m’approche d’elle et avance mes lèvres vers sa poitrine. Je presse la chair, je la malaxe avec tendresse. Mes moustaches chatouillent délicieusement sa peau qui se hérisse de mille petits monts. Elle frissonne, baisse son journal en enlevant ses lunettes…
– Oh ! Mon chaton !

Qu’est-ce qu’elle m’énerve quand elle m’appelle comme ça ! Je ne suis plus un gosse ! Pourquoi diable les femmes nous donnent-elles des noms stupides dès qu’elles ont compris que nous sommes tout à elles ? Bon, je passe pour cette fois encore, je rentre ma fierté et j’accepte car mon désir est trop fort. Je flotte dans un bain d’extase entre les bras de ma maîtresse chérie…

Un dimanche comme les autres… En semaine, nous ne faisons que nous croiser dans cet appartement. La routine, quoi ! Chacun vaque à ses occupations, pressé que le soir tombe pour enfin nous blottir l’un contre l’autre dans les draps douillets d’un grand lit. Bien souvent sans échanger une seule parole. C’est triste, mais la vie de couple est ainsi faite ! Le quotidien tue l’amour.

Ma maîtresse se lève de la chaise, traverse le couloir et va dans la cuisine. Elle ouvre le frigo, se penche, soupire. Non, rien qui ne lui convienne. Et moi alors ? Elle ne pense pas à moi ? Ce dernier quart d’heure m’a donné faim. Sofia prend alors une pêche dans la coupe de fruits sur la table, la pèle puis approche ses dents gourmandes. Mais bon sang ! À quoi servent les femelles si elles ne sont pas capables d’anticiper nos besoins, nos envies… Esclave ! J’ai faim ! Prépare-moi à manger ! Quoi ? Macho, moi ? N’importe quoi ! Vous ne savez pas y faire ! La voilà qui m’obéit ! J’avais pas raison ? Elle aspire goulûment le jus qui coule sur son menton, tend une langue animale pour lécher le nectar sur sa peau. Mon adorée… Elle me saisit par la taille, me caresse les hanches, m’embrasse sur le nez puis me délaisse, interrompue par la sonnerie du téléphone.
Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir dans la tête pour m’abandonner aussi sec ! Quelle est donc cette voix qui compte plus pour elle, en cet instant, que mes caresses ? Ou bien ne suis-je pas assez bon amant pour la satisfaire ? Vivement qu’elle raccroche ! Je vais écourter l’appel. Je me glisse dans le salon, j’écoute au passage la conversation téléphonique. C’est Julie, sa meilleure amie :
– Je vais bien… Oui, j’ai lu une bonne partie de l’après-midi sur la terrasse… Ce soleil, enfin ! C’était pas trop tôt, avec le printemps pourri qu’on a eu à Paris ! J’ai profité du calme, de la tranquillité… Léo, laisse-moi s’il te plaît !
Calme ??? Après-midi tranquille ? C’est par pudeur qu’elle ne dit rien à sa copine ! Et je l’emmerde ? Tant mieux ! Elle m’appartient, après tout.

– … Parfois la solitude me pèse un peu, tu vois, toi, tu as Romain…
Quoi ? Mais que veut-elle dire par là ? Ne formons-nous pas un beau couple ? Est-ce que je ne m’occupe pas déjà assez d’elle ? Tout à coup, un aiguillon me transperce. Je suis fou de rage en l’entendant dire :
– J’en ai marre d’être célibataire, je vais vieillir toute seule avec mon chat si ça continue… Il me faut un homme, un vrai !

Je n’écoute pas la suite de la conversation. J’en ai assez entendu. Quelle garce ! Quelle pourriture ! Je la hais de tout mon cœur ! Elle me prend pour un vulgaire animal alors que nous vivons ensemble depuis plus de six ans. Personne, je dis bien personne, pas un homme n’est resté aussi longtemps sous son toit ! Et elle ose me dire qu’elle est célibataire ? Que Madame se sent seule ? Qu’elle va finir comme une vieille croûte avec son chat ? Non, elle ne mérite pas mon affection. C’est juré, je ne lui demanderai plus jamais rien, je me casse ! Je passe par la fenêtre, je me faufile sur la gouttière et m’en vais sans verser une larme. Je me suis fourvoyé pendant toutes ces années, j’ai cru qu’elle me considérait comme son âme sœur, sa moitié ! Moi qui suis si beau ! Je me mire dans le reflet d’une fenêtre. Une fourrure grise avec quelques touches de moire bleutée, un nez racé de Chartreux et des pattes de velours. Des yeux orange en amande où filent des éclairs de colère… Je suis vraiment impressionnant ! Regardez-moi ces moustaches fines ! Ce corps d’athlète ! Je suis le plus beau mâle à qui il ait été donné de vivre sous son toit. Pas un de ses ex-amants ne m’arrivait à la cheville. C’est pour ça qu’ils n’ont pas fait long feu !
Il y a eu d’abord ce boutonneux à lunettes; à plus de quarante ans, il vivait encore chez sa mère ! Je ne me souviens plus de son nom. Il avait la peau grasse, des lunettes qui se couvraient de buée instantanément. C’était son chef de labo, si vous voyez ce que je veux dire. Je le sais parce que le pire, le pire, c’est qu’elle me racontait tout ! Il avait de l’eczéma derrière les oreilles et sa peau se retirait par plaques entières pour venir consteller ses pulls à col en V. Immonde, ce type ! Immonde, je vous dis. Elle lui perçait même les boutons dans le dos en lui susurrant « mon canard » à l’oreille (là-dessus, je veux bien croire que ça l’agaçait !). Ça a duré quand même six mois. Il s’est pris tellement de coups de griffes qu’il a fini par lui demander de choisir entre lui et moi ! Jubilatoire !
Et puis le latino, là ! Pedro, qu’il s’appelait ! Pedrrrroooo ! Toujours en marcel même par moins dix en plein hiver. Il disait que la lave de son sang réchauffait son corps et qu’il n’avait pas besoin de pull. Prof de salsa (Mademoiselle est attirée par les figures paternelles !). J’imagine qu’elle a succombé à ses ardeurs lors d’un cours, avec son nez d’aigle et sa mèche fougueuse… Avec ses déhanchements lascifs, son pétit accent dou soud ! Je lui ai vomi dessus alors qu’il dormait à ses côtés.
Ensuite, il y a eu Mikhaïl. Oui, là, je reconnais qu’elle avait fait un bon choix. Il n’était pas si moche. Mais comme il était allergique au poil de chat, il n’a pas tenu trois semaines. Et puis il y a eu Pascal, l’écrivain raté, prof de lettres en « zone sensible », dépressif et suicidaire. Il voyait en moi la réincarnation de sa grand-mère. Alors j’ai miaulé, hurlé au diable durant son sommeil jusqu’à ce qu’il parte tout nu en courant. Après Pascal, il y a eu Laurent, puis Giorgio, puis…
Moi, je rigolais en douce. Y’avait toujours un bon prétexte : le mal du pays, la peur du noir ou une envie soudaine de voir môman, que sais-je ? Ils me détestaient ! C’est pas de ma faute ! Jamais un ménage à trois n’aurait pu tenir ! Comment aurais-je fait ?

Me voilà sur un autre toit. Je me glisse entre les gouttières, je me faufile entre les antennes de télévision et les cheminées, trop en colère pour m’intéresser aux piafs qui s’agitent sous mon nez. Et pourtant ! Ils me cherchent ou quoi ? En voilà un qui finira dans ma gueule s’il continue à me narguer. Et tiens ! Bien fait pour toi ! Mort sur le coup. Il ne bouge plus. Bravo moi ! Comme quoi, si la garce le voulait, je pourrais chasser pour elle tous les jours ! Mais la dernière fois que je lui ai ramené le fruit de ma chasse, je me suis pris une de ces raclées, je ne vous explique pas ! Après, elle m’a emmené chez le docteur qui m’a endormi illico. J’ai pas compris.
Quand je me suis réveillé, j’ai ressenti une douleur au bas-ventre pendant trois mois. Elle m’avait piqué ma virilité ! Sans mon accord. Je la soupçonne d’avoir mis mes attributs dans du formol uniquement pour les montrer à ses étudiants. Moi, j’ai longtemps cru qu’elle l’avait fait par amour, parce que je lui appartenais corps et âme… J’en avais pris mon parti. Tout à coup, je ne me trouve plus si beau, j’ai besoin de réfléchir… Il y a quelque chose qui m’échappe dans cette histoire. La vie me semble bien fade. Triste. Je regarde par-dessus bord la rue tout en bas. Sixième étage, j’ai des chances de ne pas me rater. Je suis las, fatigué de séduire, fatigué d’essayer de la contenter, de lui plaire, puisque rien ne changera plus désormais. Et pourtant, elle m’aime, la bougresse !

Par la fenêtre ouverte devant moi, un homme prépare le repas. Il est seul dans sa cuisine. Intérieur sobre, fonctionnel, un four high-tech, un cactus sur une étagère. Du conceptuel, du chromé, du moderne. Une seule assiette sur la table, pas de chaise d’enfant en vue… ça sent le célibataire à plein nez. Une idée germe dans mon esprit. Une idée diabolique, machiavélique, une idée de génie… Et si je me faisais adopter par un homme qui m’aime, que je le ramenais à ma maîtresse chérie afin de jouir du spectacle de leurs amours ? Et si pour une fois c’était moi qui tenais les rênes ? J’ai toujours joué les emmerdeurs; je me suis toujours immiscé entre elle et ses prétendants. Oui, je l’avoue. Mais à présent, je vois les choses sous un autre jour. Si elle sortait avec un homme de mon choix, alors tout serait différent… Et c’est moi qui profiterais… Je materais leurs ébats et j’en tirerais tout le plaisir possible !

Celui-ci n’a pas l’air mal du tout. Grand, châtain, des gestes généreux, précis, lorsqu’il manie le couteau de cuisine et les ingrédients. Tiens, du poisson… ça me plaît ! Il a de belles mains, faites pour caresser : une paume large et de longs doigts sensuels. C’est important, ça ! Plutôt sympa. On va tenter le coup. Je rentre dans sa cuisine par la fenêtre entrouverte; je ronronne, je vrombis à son approche. Je grimpe carrément sur la table où il prépare un carpaccio de thon… Mmm ! Quelle odeur délicieuse ! Oh ! Là ! Là ! Ça me donne faim ! Je ne peux pas résister…
– Dis donc, toi ! Tu ne manques pas d’air, le matou ! Qu’est-ce que tu fiches ici ?… Regardez-moi ça s’il n’est pas mignon ! Bonjour le chat ! Bonjour mon miaou !

Aussi débile que les autres, mais dans un genre différent. En tout cas, il me donne un morceau de poisson que j’engloutis en un clin d’œil.
– Qu’est-ce qu’un beau chat de race comme toi fait tout seul ? Tu n’es pas perdu, j’espère ?

Je pousse un miaulement à fendre l’âme.

– Oh ma pauvre petite bête ! Mais tu as un collier on dirait ? Tes maîtres ne t’auraient pas abandonné quand même ? Attends, il y a une adresse…
Il dévisse la petite cloche que je porte au cou et dans laquelle est inscrit le numéro de téléphone de ma maîtresse. Il saisit le combiné téléphonique d’un geste sûr. Compose le numéro. Le tour est joué ! Attendons un peu…
Assis dans un fauteuil, il se racle la gorge, adopte un air détaché tout en tapotant nerveusement le verre de la table qui supporte son ordinateur. Ses jambes viriles se croisent et se décroisent dans un ample mouvement.
– Allo ? Bonjour ! Philippe Pargneaux à l’appareil…

Il expose le problème. Je l’observe à la dérobée. C’est un beau spécimen. Bel animal de race. Enfin, ça ne vaut pas un Chartreux ! Il a de petits poils virils qui s’échappent du col de sa chemise et des bras musclés juste comme il faut. Jeans, chaussures de sport, un gars cool, quoi ! Je note un léger trouble lorsqu’il entend la voix de Sofia. C’est vrai qu’elle est mélodieuse. Sensuelle. Mmm ! Ma Sofia !

Le type semble content de l’appel. Petit sourire satisfait. Il a gagné le gros lot ! Il vérifie l’adresse griffonnée à la va-vite sur un bout de papier, va se préparer dans la salle de bains. J’attends; j’attends encore… Mais qu’est-ce qu’il fiche ? Je pousse du mus… du nez pardon la porte de la pièce. Il prend sa douche, l’animal ! Non mais j’y crois pas ! Elle ne va pas te renifler sous tous les angles ! Qu’à cela ne tienne, il parfume ses aisselles poilues, il se pomponne, change d’habits…
Enfin, il me saisit à bras-le-corps et sort de chez lui.

Dring ! On sonne à ta porte, ma chère perfide ! Rira bien qui rira le dernier ! Je me réjouis par avance de la scène. Bingo ! Sofia ouvre, vêtue d’une robe bleue. Tiens ! Elle s’est changée. Ses pommettes rosissent ; le bleu de ses yeux pétille. Ses joues se creusent de deux fossettes charmantes. C’est le coup de foudre immédiat. Ils se regardent, embarrassés, souriant comme deux adolescents. Sofia l’invite à prendre un verre pour le remercier de m’avoir ramené. De petites flammes se sont allumées dans ses yeux. Lorsqu’elle me caresse, le même feu brille dans ses pupilles. Mais je sais qu’elle ne pourra jamais m’aimer comme je l’aime ! Ne rêvons plus… Jouissons par procuration plutôt que de déprimer. Elle me regarde à peine tant l’homme la fascine. Philippe. Phil. Kiné. Bon parti. J’ai fait le bon choix. Il me grattouille sous le cou dans un geste complètement déplacé pour un chat de ma classe, mais c’est vrai que j’aime bien ça, alors je me laisse faire, ne pouvant retenir un ronronnement de contentement. Des fois, je me maudis…

Quelques jours plus tard, quelques apéros de plus, et voilà qu’ils s’enlacent dans la chambre, se déclarant un amour éternel. Sofia est sortie tous les soirs de cette semaine, me laissant seul face à ma pâtée. À moi de prendre du bon temps, maintenant ! Je m’installe sur la commode, je les regarde s’embrasser, se caresser. Voilà que le kiné lui enlève le haut, déboutonne sa chemise en coton… elle est en soutien-gorge en moins de deux secondes… Dentelle de soie noire, liseré de satin rose. La vache ! D’une seule main, qu’il lui retire ! Ça doit être l’habitude… Mon Dieu, quelle poitrine ! Comme il fait bon se blottir contre ces montagnes de chair !

Je les regarde fixement tous les deux. Je l’observe, lui. Je le jauge; il me juge. Mon grand, tu ne crois pas si bien dire, tu es mon rival, mon ennemi, mais je profite de toi, de ton corps. Je t’imagine en elle, et c’est moi qui commande. Allez, un peu plus vite, oui, elle aime qu’on la caresse ainsi… Lèche lui l’oreille juste sur le lobe et tu la verras se pâmer mais c’est moi qui aurai la plus belle vue ! Ah ! Ah ! Je te dérange ? Mais non, il ne faut pas ! Je ne suis qu’un chat, voyons !

– Mon chéri, que t’arrive-t-il ?

– Écoute, je ne sais pas, ce chat… Il est bizarre… il me regarde d’une façon… je me sens… je suis… !

– Mais non, tu te fais des idées ! C’est un bibelot !

Et allez vas-y que ça recommence ! Elle me traite vraiment comme de la merde !

– Non, écoute, je préfère qu’on le sorte de cette pièce, s’il te plaît !

Et voilà que Monsieur, les attributs ballants, le sexe mou, se lève pour me mettre à la porte ! 
Tu ne vaux guère mieux que moi en cet instant, foi de félin ! Je me vengerai, parole d’honneur !

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