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Marica – Paris / La Baule

 

 

Marica

 

Elles nageaient devant les bateaux et chantaient délicieusement la beauté du fond de la mer, demandant aux marins de ne pas avoir peur d’y descendre.

La petite sirène, Hans Christian Andersen.

marica

La tempête qui avait soufflé la nuit précédente avait jonché la grève d’algues arrachées au fond de l’océan, de bouts de bois creusés par les tarets, de coquilles de crabe qui craquaient sous les semelles de Marica. La fille avançait dans les laisses de mer, frappant de temps en temps du pied dans un morceau de polystyrène ou une bouteille en verre. Un souffle glacé balayait le sable, gerçant ses lèvres, asséchant la peau de ses joues. Elle marchait, courbée dans le vent d’hiver, serrant contre sa poitrine les deux pans de son anorak pour se protéger du froid et des grains de sable qui fouettaient son visage. Personne sur la plage. Personne dans les rues lorsqu’elle avait quitté le domicile parental pour se rendre jusqu’ici, le long de la mer battue par les vagues écumantes.
Marica était une longue fille maigre, au teint olivâtre, aux cheveux emmêlés. Ses yeux étaient semblables à deux puits noirs au fond desquels la lune ne se reflétait plus. Vides de toute expression. Des coquillages vides qui auraient effrayé plus d’un passant, s’il y en avait eu pour croiser son chemin ce soir-là. D’ailleurs, on aurait dit une apparition. Elle se déplaçait avec lenteur, mue par un vent secret qui, tout en soulevant le sable, aurait porté les quarante-cinq kilos de son corps maigrelet. Tout le monde le lui disait : il fallait qu’elle mange plus, toujours plus. Toujours plus de viande, plus de pâtes, de fromage, de fruits… Mais rien n’y faisait. Elle ne prenait pas un gramme. Elle était comme ça, un point c’est tout. Et puis de toute façon, elle s’en fichait, des gens, de ce qu’on pensait à son sujet.
Marica arriva au bout de la plage et se trouva arrêtée par des rochers qui s’élevaient à quelques mètres au-dessus d’elle. Sur le côté, un chemin bordé de plantes maritimes, d’herbes folles et de ronces, sinuait jusqu’au sommet de la falaise. La jeune fille l’emprunta puis s’assit tout en haut, face à la mer, face au vent qui s’engouffrait dans ses cheveux. Le soleil se couchait au loin, à l’ouest, près du port, éclaboussant les nuées de teintes rouge sang. Le ciel prenait des allures de cortège funèbre, avec ses découpes de nuages noirs coulés dans la lave, avançant les uns derrière les autres comme des corbillards. La mer, houleuse veuve en dentelle, se jetait contre les récifs, éclatait en gerbes d’écume dans un accès de désespoir. Chaque fois qu’une lame s’écrasait contre la falaise, celle-ci émettait un bruit sourd. Les vapeurs d’iode étaient enivrantes ; elles pénétraient si violemment dans le nez qu’on en avait mal aux muqueuses.

La jeune fille se rapprocha des vagues. Elle connaissait une cavité dans la roche, au-dessus du niveau de la mer, parfois recouverte par l’eau lors des grandes marées. Elle glissa sur un promontoire plus bas, et de rocher en rocher, gagna l’entrée d’un renfoncement dans la falaise. Là, personne ne viendrait la chercher, c’était son refuge secret. Il n’était pas visible depuis le chemin qui longeait la côte sauvage. Elle l’avait découvert l’été d’avant par hasard, lorsqu’elle avait suivi son père et son oncle à la pêche aux moules. Pendant qu’ils ramassaient les mollusques, elle s’était retirée, fatiguée déjà de s’être levée si tôt afin de les accompagner. Enthousiaste au départ, elle ne savait pourquoi, d’un coup, sa motivation était partie. Alors elle s’était éloignée en silence, les épaules rentrées, le front pensif, glissant sur les plaques de varech, ne prenant garde à l’eau qui mouillait le bas de son pantalon. Elle avait fait encore quelques mètres le long de la falaise puis s’était agrippée à la paroi, s’était hissée sur une corniche râpeuse.
Contre la falaise, à côté d’une ammonite fossilisée, un creux s’était formé dans le sol, poli par les ans, tout juste de la taille de son corps recroquevillé. La jeune fille avait dessiné du doigt les contours du fossile, caressé les volutes dans la pierre. Elle s’était agenouillée puis, telle un petit animal, s’était roulée en boule. Elle avait dormi là et de nombreuses autres fois par la suite. À force, c’était devenu un rituel de se retrouver contre la pierre accueillante, bienveillante, bercée par le grondement du ressac au loin.

Ce soir, Marica se réfugierait une fois de plus ici, seule, blottie dans la falaise, et peut-être qu’elle verserait des larmes, sans que personne ne la voie, car qui aurait pu comprendre ? Qui aurait su mettre les mots sur ce qu’elle-même n’arrivait pas à définir ? C’était un vague sentiment de mal-être, comme une odeur nauséabonde impossible à identifier, masquée par un parfum de fleurs et de fruits. On n’en percevait d’abord que les effluves hespéridés, les notes de tête, fraîches comme la jeunesse, sucrées comme des clémentines. Puis une pointe d’amertume rompait alors l’harmonie olfactive et l’odeur de pourriture, imperceptible au début, se faisait de plus en plus présente. Le mal naissait dans son ventre, prenait ses aises, montait jusqu’à la gorge, enserrant chacune des fibres de sa chair. La confusion éteignait toute lueur dans son esprit et elle ne pouvait plus réfléchir.

Quand la jeune fille fut assise dans son refuge, calant son dos dans le creux protégé du vent, elle laissa tomber ses bras de chaque côté puis glissa sur le sol. Bientôt, son corps fut secoué de sanglots. Durant de longues minutes, elle resta là, prostrée face à l’immensité marine qui la regardait, imperturbable. Au bout d’un moment, les tensions s’apaisèrent en elle au fur et à mesure que les nuages se dissipaient dans le ciel, et elle se détendit. Une lune à la chevelure rousse monta dans le ciel. Son reflet scintillait à la surface de l’eau, teintant l’onde d’étincelles dorées. Petit à petit, ses paupières se fermèrent, ses pensées se firent moins distinctes et elle sombra dans un sommeil lourd, profond, sans prendre garde au soleil d’hiver dont la lumière vacillait à l’horizon, sans remarquer que les vagues qui léchaient les écueils se rapprochaient lentement, inexorablement. Alors Marica rêva; elle rêva que de longues laminaires à la chair rouge sortaient de l’eau, rampaient jusqu’à ses pieds pour l’entraîner vers les fonds marins. Elles lui caressaient les mains, le visage, et ce contact visqueux, glacé, n’était pas désagréable, bien au contraire. Des voix pareilles au chant des sirènes murmuraient à son oreille des paroles que seule la jeune fille comprenait. C’était un bourdonnement semblable à celui des abeilles dans une ruche, une mélopée envoûtante, tendre et insistante. Les algues aux longs rubans nervurés s’enroulaient autour de ses jambes et de ses bras, la tirant vers les profondeurs, là où la lumière se faisait rare, là où des poissons étranges se livraient à un ballet silencieux dans les forêts de laminaires.
Marica voyait des êtres aux nageoires translucides courir entre les algues, des peuplades abyssales aux yeux ronds, au corps de gélatine qui la fixaient d’un air ébahi. Ces créatures auraient pu être les fantômes de marins noyés, les âmes damnées de pirates sanguinaires, mais la jeune fille n’éprouvait aucune crainte. Aussi les observait-elle en silence, fascinée par la grâce de leur danse. L’un d’eux quitta le groupe et ondula jusqu’à elle. Il tournoya autour de la jeune fille puis de sa nageoire blanche, lui saisit la main et l’entraîna loin des autres, près de la carcasse d’une épave en bois vermoulu d’où s’échappait de la poussière de plancton.

– Entre, lui dit-il d’une voix fluette. Elle t’attend.

Et la créature laissa Marica à l’entrée, là où les récifs avaient défoncé la coque avant que le bateau ne coule par un soir de tempête, il y a bien longtemps de cela.
Marica entra dans le navire. De la lumière se dégageait des parois. Entre les interstices des planches, il y avait des bouquets d’algues, des coquilles en nacre. Sur le bois de l’épave, une mousse rougeâtre. On aurait dit que les rayons de la lune étaient descendus jusque dans les profondeurs de la mer pour répandre leur clarté sanglante à l’intérieur de la coque.
Une voix chevrotante monta des profondeurs :
– Jeune fille, je vous offre le prix du souvenir… Ces trois fioles contiennent un philtre. Trois essais, trois rêves, si vous le désirez…
Une vieille femme au visage ridé, couvert de mousse et de coquillages, sortit de l’ombre. Elle avait de longs cheveux verdâtres, ondulant au gré du courant. Une anguille entourait son cou décharné et cette parure marine glissait au rythme de ses déplacements. Dans ses mains palmées, elle tenait trois fioles en verre soufflé, irisées, contenant un liquide ambré. Marica hésita puis prit la première. La sorcière lui dit de la jeter à terre et la jeune fille s’exécuta. Une fumée noire semblable à de l’encre de seiche jaillit du flacon brisé, enveloppa ses jambes, son torse, et elle perdit connaissance…

Il fait chaud. L’air enveloppe son corps comme un vêtement de ouate velouté. Parfois, un souffle brûlant fait voler la poussière rouge du chemin qui se colle à la peau brune de la petite fille. L’enfant joue sous les pins, sur le tapis d’aiguilles desséchées par le soleil de plomb. Leur odeur se mêle aux parfums de végétation sauvage. Des bougainvilliers tombent en cascades pourpres depuis la tonnelle jusqu’au sol. Le bleu vif du ciel brûle la rétine de la petite. Couleurs primaires, violentes, de la nature encerclant la bicoque au crépi jaune. Au pied de la maison pousse un inextricable nœud d’agaves et de figuiers de Barbarie dont on lui a interdit de cueillir les fruits pour ne pas qu’elle se blesse aux épines. Il y a deux citronniers et un vieux palmier-dattier qui ne donne plus aucune datte.
Tout autour s’élèvent des montagnes arides, couvertes de cailloux coupants sous lesquels grouillent scorpions et vipères. Et au loin, en redescendant la crête, on arrive à la mer. Mais on ne peut pas s’y baigner à cause des courants marins. L’eau de la Méditerranée nargue la petite. À l’horizon, elle voit les voiliers blancs qui filent sur la mer. L’enfant joue toujours sous les pins, caressant le tapis d’aiguilles, habillant ses poupées de vieux chiffons que sa mère lui a donnés. Marica porte un fichu bleu, une robe rose à motifs floraux.
Elle regarde les poupées fagotées dans leur tissu défraîchi, aux couleurs passées, et elle voit aussi sa belle jupe à fleurs. Si seulement ses «enfants» pouvaient porter d’aussi beaux habits ! La robe n’est en réalité pas si jolie que cela mais la petite fille l’aime tout particulièrement. Comme ce serait bien d’assortir les jupes de ses poupées à la sienne ! Une idée lumineuse lui vient à l’esprit : elle court dans la cuisine chercher des ciseaux. Et là, elle découpe le tissu rose de sa jupe. Le bruit des ciseaux l’absorbe entièrement. Elle coupe deux bandes de tissu qu’elle attache autour de la taille des poupées. Le résultat est moins bon qu’escompté mais cela ne fait rien ! On fera comme si…
L’heure du goûter arrive. La mère de la fillette l’appelle depuis la fenêtre de la cuisine. Marica abandonne ses poupées et court vers l’entrée de la maison. Sa mère tourne le dos. La petite prend une tartine de pain sec, boit le lait versé dans un verre. Quand elle le repose sur la table, sa mère se retourne et reste sans voix. Tout s’enchaîne très vite : le verre qui éclate au sol, les cheveux tirés violemment, et deux grandes gifles qui l’assomment presque. Elle veut s’échapper mais une main puissante la rattrape par-derrière, se met à frapper, cogner le petit corps recroquevillé. Les coups pleuvent plus que nécessaire. Cela fait mal, cela pique, cela brûle… Tout au fond d’elle, la petite sait pourtant qu’elle n’a pas volé sa raclée. Elle n’entend plus la voix de sa mère qui hurle, qui se défoule sur le corps de la gamine, plus rien ne lui parvient de l’extérieur. Un son aigu vrille tout à coup ses tympans et elle se bouche les oreilles, en attendant que l’orage s’éloigne.

Dans l’épave, Marica revint à elle. Elle se releva et vit les poissons argentés filant entre les algues, les murènes et les coquillages. Elle chercha du regard un visage familier mais seule la face édentée de la vieille apparut. Cette dernière lui effleura la joue de sa main décharnée et Marica frissonna de dégoût.
– Ce n’est rien, ma fille, c’est le passé, on n’y peut rien, dit la sorcière. Prends la seconde fiole.
Marica eut un geste d’hésitation. Au fond d’elle, une voix la sommait de continuer, pourtant.
Elle prit alors la seconde fiole, identique à la première mais quand Marica la brisa, une fumée verte en sortit. Elle ressentit des picotements dans tout le corps et perdit à nouveau conscience.

… Dans une cour d’école, des grands se moquent d’elle, de son accent étranger, de ses fautes de français. Elle est arrivée en France peu de temps auparavant. Elle a laissé derrière elle la maison sous les pins au bord de la Méditerranée, l’Espagne natale, pour emménager dans cette cité anthracite, non loin de l’océan. Son père a quitté le petit port où il réparait les bateaux de pêche, et gagnait trois francs six sous pour travailler comme ouvrier aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Il construit maintenant des pétroliers, travaille toute la journée sur des échafaudages en compagnie d’autres ouvriers qui ne parlent ni le français ni l’espagnol. Toute la famille l’a suivi par obligation. Ils ont été chassés de la maison aux murs jaunes et au toit de fleurs rouges, puis ils sont venus habiter cette tour qui sent l’urine, dont les cages d’escalier résonnent. « Marica-ca-ca ! » scandent les écoliers moqueurs qui encerclent la petite dans la cour de récréation. Cris tribaux, visages déformés, hurlements de triomphe autour de la gamine terrorisée. Et on lui tire les cheveux, on joue avec l’une de ses chaussures. Un surveillant arrive à temps pour éviter que la chaussure ne vole par-dessus la clôture qui sépare la cour de la maison voisine. Il attrape les meneurs, disperse les autres garnements mais cela n’empêche pas le reste. En classe, on vole les stylos de la fillette dans sa trousse; à la cantine, on crache dans son verre sous son nez. Elle a honte de ses vêtements trop courts, de ses chaussettes trouées, de sa peau d’olive. Alors elle reste toujours seule.
Un jour, au fond de la cour, près d’un parterre de fleurs où pousse un orme, un petit oiseau est à terre. Il est tombé du nid entre les impatiences, trop tôt. Il piaille, ouvre un bec affamé en battant de ses moignons d’ailes. Ses cris déchirent le cœur de Marica. Elle s’accroupit, prend un morceau de biscuit dans sa poche et l’arrose avec un peu de lait en pressant sur la brique que sa mère lui a donnée pour le goûter. Elle malaxe le morceau mouillé entre ses petits doigts pour en faire une bouillie et donne à manger à l’oisillon. Il refuse la nourriture, piaille de plus belle. La petite fille prend l’oiseau dans ses mains en pleurant et le cache dans un buisson. À la sortie de l’école, elle court, anxieuse, près de la cachette. L’oisillon est toujours en vie mais ne bouge plus. Alors la fillette le met dans la poche de son manteau et détale à travers les rues de la ville. Tandis que les larmes coulent, brouillent sa vue, elle file jusqu’à l’animalerie. Le vendeur lui explique comment soigner l’oiseau et pour la consoler, il lui donne une cage argentée. Il se garde bien de dire à la gamine qu’il n’y a guère d’espoir et lui sourit.
Marica sèche ses pleurs, rentre chez elle, à travers les rues bordées d’immeubles. Devant la porte de l’ascenseur, une crainte la saisit. Que vont dire ses parents ? Elle préfère se taire et cache l’oiseau à côté de la fenêtre, derrière le lit. Chaque matin et chaque soir, elle dépose un insecte vivant dans le bec du petit qui se remplume. Cette nourriture-là, il l’accepte. La gamine passe son temps à capturer des insectes dans les toiles d’araignées, à attraper les mouches prisonnières à l’intérieur des vitres, comme une mère pour son petit.
Chaque jour, l’oisillon retrouve ses forces. Son plumage apparaît sous le duvet. Il pépie, sautille dans la cage quand Marica arrive. La fillette lui parle souvent le soir, à voix basse, avant de s’endormir. Quand il sera grand, elle ouvrira sa cage et lui rendra sa liberté. Elle se l’est promis. Elle ne le gardera pas. Il n’a pas sa place auprès d’elle. Elle ira dans le jardin public et l’oiseau s’envolera. Elle le verra dans le ciel et ce jour-là, rien ne sera plus comme avant.

Mais un soir en rentrant de l’école, Marica ne trouve plus la cage à sa place habituelle. Un nœud se forme dans sa gorge ; une boule, au creux de son estomac. Elle imagine le pire. Alors sa mère déboule dans sa chambre et hurle, ivre de colère : « ¡ Oye ! ¿ Dónde encontraste este pájaro ? ¿ Desde hacía cuánto tiempo que lo guardabas aquí en su mierda ? ¡ Dime ! ¡ Qué no te atrevas a esconder de nuevo un animal en tu habitación ! ¿ Me entiendes ? »⁠1 Marica demande où est l’oiseau. Sa mère répond sur un ton excédé : « ¡Tu padre lo tiró a la basura ! »⁠2 Et en guise de consolation, la petite fille reçoit une gifle… Elle sombre dans la détresse, crie à l’injustice mais la colère maternelle ne cesse de s’accroître. Les gifles se succèdent, deviennent correction magistrale. La mère lui saisit le bras où la marque de ses ongles, en croissant de lune, restera imprimée. Ses membres seront couverts de bleus pendant longtemps.

Marica se réveilla dans le repaire de la sorcière. Elle tremblait des pieds à la tête. Son visage ruisselant de larmes était cerné, creusé par la fatigue. Des ombres bleutées, nées du jeu de la lumière sur les écailles des poissons, couraient sur la peau de son visage. Elle n’avait pas la force de se lever, de quitter cet endroit maudit, de fuir cette sorcière et ses onguents maléfiques. Ses jambes, sous l’effet d’un charme, refusaient de lui obéir. La jeune fille en avait la certitude : elle avait été envoûtée et ne pouvait échapper à son sort. En proie à la panique, elle regardait autour d’elle sans pouvoir bouger. C’était un mauvais rêve ; elle reprendrait conscience bientôt. La peur céderait place à la réalité. Quand la vieille tendit le troisième flacon, elle fit «non» de la tête mais la créature s’approcha d’elle et jeta la fiole à ses pieds.

Des rires, pareils à une pluie bienfaisante. Des sourires, comme la chaleur d’un feu qui crépite dans une cheminée. Marica est heureuse. Pour une fois, il y a du monde à la maison, des amis venus rendre visite à ses parents. Ainsi, on a laissé de côté l’aigreur familiale, les guerres intestines. Des conversations animées fusent de tous côtés, on mange avec appétit. Des odeurs d’épices et de viande montent des plats disposés sur la table. La mère a préparé le repas tout l’après-midi : un poulet aux amandes avec du riz safrané. On a sorti les beaux couverts, mis une nappe jaune sur la table du salon. Les verres ballon se vident et se remplissent aussi vite. Les visages prennent une teinte aubergine, gonflent, rosissent sous l’effet de l’alcool.
Une grosse dame au décolleté plongeant se penche vers Marica et lui pose des questions, ponctuant ses phrases d’un petit rire de gorge. Elle porte un collier en verre dont les perles rouges s’entrechoquent quand elle glousse. Un parfum lourd, entêtant, l’enveloppe. La fille répond poliment à sa voisine; son cœur cogne car elle a peur de dire une bêtise. Mais la femme ne prend pas garde à ses hésitations et lui pince méchamment les joues, lui dit qu’elle est belle, qu’elle fera des ravages plus tard. En remuant sa poitrine, la grosse dame l’interroge sur ses fréquentations masculines. Alors un homme moustachu l’interrompt : « Laisse donc cette petite, voyons, tu ne vois pas que tu la gênes ! » Puis à Marica : « Ne fais pas attention à ma femme, c’est une curieuse ! » Il a un regard inquisiteur, lubrique. Il fouine l’âme de la petite, cherche, mais ne rencontre que l’innocence de la prime adolescence.
Les yeux de Marica pétillent. L’heure du coucher est dépassée depuis longtemps mais elle peut veiller car ce sont les vacances. On est en juillet et l’école lui semble loin. L’école et ses tracas, l’école et ses notes, l’école et ses punitions. Ses pupilles noires dévorent son visage, absorbent les images qui défilent devant elle. Elle a pu boire un fond de verre de vin. On est si bien, en paix, tous ensemble ! Grisée, la fille ne dit pas un mot, profite de l’instant. L’heure passe. Les assiettes à dessert sont vides, les estomacs, rebondis. Du fondant au nougat, il ne reste que des stries de caramel sur la porcelaine. Les amis se lèvent, remercient, prennent leur manteau. Ce ne sont qu’embrassades et visages réjouis. Les têtes tournent un peu, les lèvres balbutient des mots avant de s’écraser sur les joues lors des baisers d’adieu. On se promet de se revoir bientôt tout en sachant que ce ne sera pas avant longtemps. On ouvre la porte, un dernier signe de la main et c’est fini. La porte se referme sur les visiteurs.
Marica se glisse dans les draps propres de son lit en se remémorant la soirée. Son cœur est gonflé de bonheur, apaisé. Elle se souvient de la femme au collier rouge, de la façon dont elle lui a pincé les joues. Était-ce vrai, qu’elle ferait des ravages plus tard ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? On ne lui disait jamais de pareils mots, à la maison. Elle se sentait plutôt laide. D’ailleurs, sa mère le lui répétait tout le temps. Pourquoi n’y avait-il pas plus souvent des invités à la maison ? Ses parents étaient si différents dans ces moments-là !
Elle tombe peu à peu dans le sommeil quand soudain, des éclats de voix la réveillent. Encore endormie, elle se faufile dans le couloir et à travers l’entrebâillement de la porte du salon, elle voit son père frapper sa mère, le visage décomposé. Deux bêtes sauvages qui se déchirent, toutes griffes dehors. Car la mère ne se laisse pas faire. Œil pour œil, dent pour dent. Marica ne peut détacher son regard de la scène, hypnotisée. Dans son esprit, douleur et incompréhension. Alors du sang jaillit d’une blessure et Marica file se cacher au fond du lit, terrorisée. La lumière fuse ; sa mère la prend par la main et la force à s’habiller. Quelques gifles, pour accélérer le rythme. Mais la petite fille ne va pas assez vite alors la mère s’énerve et lui plante ses ongles dans le bras, secoue, secoue… Des cheveux arrachés, encore une torgnole, et puis plus rien…

 

Un faisceau lumineux balaye le corps de la jeune fille étendue le long de la falaise. Au loin, le frémissement des vagues qui s’écrasent sur les rochers, le rire des goélands dans l’obscurité. Des chiens aboient, hurlent à la lune qui brille de tous ses feux dans le ciel, puis une voix s’élève : « On l’a trouvée ! Elle est là ! » Les secours remercient un homme debout à côté d’une fourgonnette : « Sans vous, on ne sait pas si on y serait arrivé. » Le contact râpeux, chaud, d’une langue sur sa joue. Des couinements, des grognements… et une sensation terrible, celle de ne pas pouvoir bouger tellement la douleur est forte. Combien de temps a-t-elle passé là ? Des hommes en blanc posent une civière à ses côtés tandis que les chiens se retiennent pour ne pas sauter sur le corps qu’ils ont découvert. On lui soulève les paupières. Une lumière violente… « Elle vit encore »… Des tessons de bouteille tout autour, les poignets en sang. Son corps est trempé par l’eau de la mer qui se retire peu à peu vers le large. À ses côtés, trois flacons vides d’un puissant calmant volé dans l’armoire à pharmacie de sa mère.

1 Trad. : Dis-moi ! Où est-ce que tu as trouvé cet oiseau ? Depuis combien de temps tu le gardais comme ça, dans sa merde ? Ne t’avise pas de ramener encore un animal dans ta chambre, tu as compris ?
2 Trad. : Ton père l’a jeté à la poubelle !

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