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Comme un songe – Paris / La Baule

 

 

Comme un songe

 

Il s’éloignait de plus en plus des lieux habituels de son existence pour un autre monde, lointain et étranger.

La Nouvelle rêvée, Arthur Schnitzler.

Peintures 010
Nuit d’octobre… Une odeur sucrée monte des feuilles de platane jonchant l’asphalte et que l’on n’a pas encore ramassées. Brunes, jaunes, mouchetées, elles se collent aux roues des voitures garées le long de la rue, aux semelles de Loïc, aux bouches d’égout qui luisent à la lueur des réverbères. Il est tombé des trombes d’eau tout le jour et à présent, depuis qu’il fait nuit, le vent soufflant dans les rues a chassé les nuages, dégageant le ciel nocturne. Loïc lève la tête et reçoit quelques gouttes d’eau. À Paris, il n’y a pas d’étoiles dans le ciel, la nuit. Trop de lumière, et puis la pollution, ça n’aide pas non plus. L’homme marche seul dans les rues de ce quartier du Treizième. Comme toutes les fois où le sommeil ne vient pas, il a passé son manteau, a enroulé son écharpe autour du cou, et il est sorti dans la rue. Personne.
Un lampadaire au pied couvert de graffitis vacille puis il s’éteint. Sa lumière jaune a oscillé avant de laisser place à l’obscurité. Sous le réverbère suivant, l’ombre de Loïc renaît, s’étire sur le trottoir, se démultiplie, court contre les murs. Dans la nuit, on entend le vrombissement d’une moto sur le boulevard Blanqui. Elle se rapproche, pétarade dans le noir. L’insupportable bruit déchire les tympans de l’homme. Sa respiration se fait plus forte. Les battements de son cœur s’accélèrent puis se calment enfin quand le moteur s’éloigne. L’engin a bifurqué dans une rue adjacente. Derrière, au bout de la rue, un camion poubelle s’arrête devant chaque immeuble.
Paris, une nuit d’automne. L’air est vicié par des parfums de pourriture.

Tout à l’heure, impossible de fermer l’œil. Loïc regardait les minutes défiler sur son réveil. Rien à faire. Il ne parvenait pas à s’endormir. Un agacement de tous ses nerfs, des scrupules, des chiffres dans sa tête, des chiffres à n’en plus finir. Il venait de terminer les déclarations fiscales du mois d’octobre. Avait-il fait une erreur qui puisse engager la responsabilité du gérant ? N’était-il pas trop fatigué quand il avait bouclé le dossier ? Pourquoi ne parvenait-il pas à dormir ? Ce n’était quand même pas la faute à ce café bu en fin de journée ! Étrange. D’habitude, cela ne lui faisait rien… La lettre qu’il avait reçue de sa mère lorsqu’il avait ouvert son courrier en rentrant du travail? Peut-être… Des lignes et des lignes de hiéroglyphes. Des reproches, encore. Le fait de l’avoir quittée, de l’avoir laissée à Batz-sur-Mer, toute seule, sans famille. Des histoires avec son père, une fois de plus. Malgré leur divorce. Et puis pour finir, ses problèmes de santé imaginaires, ses rhumatismes qui se transformaient en cancer des os, ses grippes en leucémies. Non, le fait d’être parti de Batz était une bonne décision. Une très bonne décision. Loïc ne le regrettait pas.
Malgré cette conviction, un poids pèse sur sa poitrine… Toujours la même culpabilité… Son souffle se coupe et un point de côté apparaît. Peut-être marche-t-il trop vite ? L’homme s’arrête quelques instants pour reprendre sa respiration, en face de l’entrée du parc fermé pour la nuit. À travers le grillage, en contrebas, on devine le tronc des arbres, les allées de sable, les gloriettes avec leurs rosiers grimpants, l’obélisque. Tout est calme. Comme ce serait agréable de descendre les marches menant aux pelouses publiques, de s’y promener, d’imaginer quelques instants d’en être propriétaire… Non, cela ne se fait pas, c’est interdit…

Loïc s’accroche de toutes ses forces à la grille du square René Le Gall, l’escalade en évitant de se blesser aux barbelés. Le silence de la nuit. Pas un son, pas un moteur de voiture, pas un cri d’enfant. Çà et là, il devine des ombres furtives entre les branches des arbres. Des chauves-souris. Il descend les marches du square et entre dans le sous-bois. Il n’y a presque pas de lumière. Des rubans de brume s’effilent entre les troncs, se meuvent sous les rayons de la lune masquée par quelques nuages flottant dans le ciel. L’homme marche à l’aveuglette entre les frênes et les sycomores, s’arrête au pied d’un érable, caresse l’écorce. Il place ses deux mains contre le tronc humide et y pose son front. Le contact est rugueux, froid. Son pouls cesse de s’emballer, sa respiration se fait plus profonde. Des feuilles se détachent des branches, tournoient dans les airs avant de tomber sur la pelouse. Dans la nuit, leurs couleurs se délavent, se teintent de gris ou d’ocre. Loïc en ramasse une, tend son bras vers la lune. Une étoile de plus dans le ciel de Paris, dont la forme se découpe en ombres chinoises au bout de sa main. Il sent les odeurs d’humus, de terre mouillée.
Il y a si longtemps qu’il ne s’est pas retrouvé seul !
Soudain, un craquement de branches, des claquements d’ailes, puis des sifflements rauques, des piaillements. Loïc tend l’oreille. À ses pieds, un couinement, comme le cri d’un oiseau blessé. Il se penche vers le sol et remarque une minuscule forme noire surmontée d’un point d’exclamation. Un petit chat. L’animal lèche la main qui le caresse, ronronne quand Loïc le prend dans ses bras. Une plume entre ses mains.
– D’où tu sors, toi ! lui dit l’homme d’un air amusé.
Dès que le chat a grimpé dans ses bras, il s’agrippe à son pull et ne veut plus le lâcher.
– Je ne peux pas t’emmener avec moi ! Je n’ai pas de place à la maison ! Le chaton le regarde de ses yeux d’or et ronronne de plus belle. Il est tout noir avec des moustaches blanches. Juste une petite tache sur le museau.
– Tu es tout seul ? Tu n’as pas de foyer ? Loïc est pris de pitié pour la pauvre bête, ce chaton maigre ne respire pas la forme. S’il l’emmenait avec lui, l’animal perdrait sa liberté, se retrouverait coincé dans un appartement. Un peu comme moi finalement, pense Loïc. Mais il pourrait sortir dans les communs, dans la cour où jouent les enfants de l’immeuble. Alors il se décide. Il le glisse dans son manteau.
– Tu restes là, et je te donnerai à manger quand on rentrera, d’accord ? Le chaton se frotte contre sa main et lui lèche à nouveau les doigts.
Au loin, la manufacture des Gobelins… Des fenêtres sont éclairées. Des silhouettes se meuvent à travers les rideaux. Elles évoluent comme des danseuses de ballet. C’est étrange, à cette heure de la nuit…
Loïc s’apprête à quitter le parc quand tout à coup, il voit un faisceau lumineux balayer l’allée centrale: « M… ! Le gardien ! ». Ce dernier tient en laisse un dogue. Le molosse tire sur sa laisse, sent la présence de Loïc et gronde. Il aboie férocement. « Qu’est-ce que tu as encore ? » dit le gardien. Le chien renifle le sol, gratte la terre humide de l’allée. Il tire plus fort sur sa laisse puis gronde à nouveau. Le gardien, casquette sur la tête, remue les buissons devant lui. Deux corbeaux s’envolent alors en coassant.
– Des corbacs ! Mon pauvre vieux, t’es vraiment bon à rien ! dit le gardien, à son chien. Loïc ne respire plus. Il attend dans le noir, le cœur battant. De la sueur coule le long de son front. Au bout d’un quart d’heure, quand il a la certitude que le garde est parti, il quitte son refuge en courant.

Il repasse par-dessus la grille du parc. Personne ne semble l’avoir vu. Alors qu’il se baisse pour relacer ses baskets, le petit chat saute à terre et se faufile entre les barreaux du jardin public. Loïc le regarde s’esquiver dans la nuit puis hausse les épaules. Il était bien mignon pourtant, avec ses moustaches blanches, sa tache ronde sur le nez, son pelage mi-long. Après tout, c’est mieux ainsi. La liberté est plus importante que le confort matériel et la sécurité d’une assiette bien remplie, n’est-ce pas ? Qu’aurait-il fait de ce chaton, s’il était resté ? Qui l’aurait gardé durant ses vacances ? Aurait-il pu supporter un voyage en train jusqu’au Croisic ? Et sa mère, n’aurait-elle pas encore été allergique à son poil ? Et les vaccinations, les rendez-vous chez le vétérinaire, toutes ces complications… C’est sans regret.
Une demi-heure passe. Loïc n’a toujours pas sommeil. Il n’est même pas fatigué. Son escapade dans le parc ne l’a pas épuisé, bien au contraire. C’est comme s’il avait fait le plein d’énergie et qu’il venait de se réveiller, frais et dispos. Dans quelques heures, il lui faudra pourtant s’habiller, se laver, se raser, et c’est à ce moment-là que des bâillements le prendront, qu’il devra boire dix cafés dans la matinée pour ne pas s’endormir sur les piles de dossiers en cours. Vérifier la fiabilité du marché pour les placements financiers, effectuer les paiements en temps et en heure, ne rien oublier, surtout, ne rien oublier pour ne pas encourir de pénalités. Et lutter, lutter contre le manque de sommeil, lutter contre cette fatigue chronique. Loïc baissait toujours les stores pour ne pas être incommodé par la lumière du jour. On lui enviait souvent son bureau exposé plein sud, bénéficiant d’une lumière chaude du matin jusqu’au soir, mais lui n’aurait eu qu’un souhait, s’il avait pu l’exprimer : être dans une pièce sans fenêtres. Dans l’obscurité. Ou presque.

Sous un porche au linteau sculpté, il entre dans une cour intérieure à la suite d’un couple qui vient de composer le code d’accès. Loïc reste en arrière dans la pénombre pendant que l’homme et la femme s’éclipsent à travers une porte, sur la gauche. Sous son manteau, la femme est vêtue d’une élégante robe noire en satin. L’homme, quant à lui, a mis un costume trois pièces. Les effluves d’un parfum de tubéreuse charment Loïc caché dans un recoin. Son sillage plane dans les airs de longues minutes après la disparition du couple. L’intrus sort de sa cachette et pénètre dans la cour pavée de dalles irrégulières. En son centre s’élève un arbre ornemental dont les branches ploient au-dessus d’un bassin. Un pommier du japon. Ses feuilles rondes glissent une à une à la surface de l’eau stagnante, autour d’un angelot en pierre qui trône au milieu de la vasque. Les écailles de gracieux poissons luisent à la lueur de la lune. Ils vont et viennent, en un ballet silencieux. En face, un mur couvert de lierre. Sur ce mur, les marches d’un escalier en pierre conduisent à une porte condamnée. Où peut-elle bien mener ?
Sur la façade opposée, derrière lui, une lumière est allumée au premier étage. Loïc s’en approche doucement. Il grimpe sur la margelle du bassin, s’accroche au tronc du pommier d’ornement. À travers une vitre au verre granuleux, il aperçoit la silhouette brouillée d’une femme nue. Une salle de bains, aux carreaux de faïence bleue, sur lesquels se fond la chair rosée de la femme. Elle danse sous l’eau ruisselante. Son corps est une flamme qui ondule en rythme au beau milieu de la nuit. Le feu projette des étincelles de désir, des poussières de cristal et d’étoiles que le voyeur ne peut atteindre, même en rêve. Pas de rideau de douche. Seule cette vitre impudique le sépare de la femme. Elle est brune, semble-t-il; elle a de longs cheveux. Age indéterminable… S’agit-il d’une étudiante, d’une femme plus mûre ? Loïc n’en sait rien.

On devine le galbe d’une cuisse, d’un sein, à travers le voile de verre. Elle se savonne le corps. Ramenés sur la tête, ses cheveux moussent. Gestes fascinants que ceux de ses deux mains qui empoignent la chevelure, la malaxent, la frictionnent. Elle se rince, la pomme de douche suspendue au-dessus d’elle. Quelques minutes passent puis elle enfile un peignoir grenat, s’enveloppe les cheveux dans une serviette de même couleur et sort de la salle de bains.
La lumière s’éteint dans la pièce, s’allume dans la suivante. Un salon, d’après le constat de Loïc qui frissonne. Il ne sait pas s’il tremble de désir ou de froid. Son esprit est confus ; il se demande ce qu’il fait là, à observer cette femme dans son intimité, au beau milieu de la nuit. Regarder sans être vu, sans prendre de risque… Des bambous à côté de la fenêtre, un syngonium, une vitre, transparente cette fois, sans rideaux. Des meubles noirs et blancs, un tableau bleu foncé, une lampe en papier… La fille a du goût. Elle est partie dans une autre pièce en laissant la lumière allumée.
Loïc ne bouge plus. Il attend, immobile, son retour. Il imagine sa vie. On dirait qu’elle travaille dans la mode… Des croquis d’habits, des feuilles suspendues grâce à des pinces le long de fils tendus sur les murs. Une table à dessin, juste à côté du canapé… Quelques chutes de tissus… L’homme sent des coups dans sa poitrine, plus forts, toujours plus forts. Elle vit seule, c’est certain. Intérieur de femme. Il n’y a pas d’homme sous son toit.
C’est alors qu’elle réapparaît. Elle revient, vêtue d’une nuisette claire, le cheveu sec, bien coiffé. La femme a les traits fins; il émane d’elle une vitalité, une énergie, peu communes. Elle tient à la main la serviette qui entourait sa tête lorsqu’elle est sortie de la salle de bains. Elle ouvre la fenêtre, ignore le froid, étend son linge. Ses longs cheveux flottent au vent, tombent en cascade sur ses épaules, masquent le pli de ses seins. L’intrus caresse du regard cette poitrine ronde, découvre le creux velouté au moment où le vent soulève une de ses mèches. Alors elle relève la tête et ses yeux croisent ceux de Loïc caché sous le pommier du japon. Celui-ci se sent rougir. Le sol s’ouvre sous lui, ses jambes flageolent. Il vacille sur son perchoir, tombe. Le regard superbe, la femme se redresse et d’un battement de cils, gifle le voyeur démasqué. Elle se détourne en refermant la fenêtre.
Loïc a le souffle coupé pendant quelques instants. Il n’arrive plus à respirer. Il ne peut rien faire à part regarder le rectangle noir de la fenêtre. La lune se cache derrière un nuage et tout s’obscurcit. Une ombre passe dans son esprit, glace sa moelle épinière. Des gouttes de sueur glissent le long de sa colonne vertébrale. Il est en nage… Mieux vaut déguerpir au plus vite !
L’homme rebrousse chemin, traverse à nouveau la cour avant de regagner la rue balayée par le vent. Les lampadaires se sont éteints; les rues ne sont plus éclairées. Quelle heure est-il à présent ? Une heure, deux heures du matin ? Comme cela aurait été simple de pouvoir se coucher et de s’endormir sur le champ, sans se poser de questions ! Au lieu de cela, son esprit a libéré le flot de pensées laissées de côté durant ses heures de travail.
Tout lui est revenu pêle-mêle : les affaires en cours, les dossiers futurs, les vacances à réserver, les courses à faire… Ses idées ont tourné comme des chevaux fous; elles se sont cabrées, ont rué, galopé, et lui, le pauvre Loïc, s’en est presque arraché les cheveux tellement l’angoisse de ne pas dormir le rongeait. D’abord, ce sont les crédits pris par sa société qui l’ont empoisonné, une histoire de banque encore une fois. Son patron qui lui reprochait de ne pas avoir bouclé à temps les comptes du mois précédent afin d’investir davantage ailleurs. Et puis les vacances à Batz-sur-Mer se sont profilées à l’horizon de ses pensées. Batz-sur-Mer ou la Plagne ? Des copains l’avaient invité dans les Alpes, une location à plusieurs, en décembre. À lui les raclettes, les fondues qui collent à l’estomac, les soirées arrosées, les pistes enneigées, les balades dans les forêts de mélèze… Mais s’il ne passait pas au moins quelques jours à Batz, chez sa mère, il en entendrait parler pendant des années. Il ne pouvait pas y couper. Et alors là, à lui les soirées à gémir sur le passé, à lui les engueulades, les soupes de poisson amères resservies d’un jour sur l’autre, les balades déprimantes sous le crachin breton le long de la côte sauvage. « Tu ne m’appelles jamais, tu pourrais venir me voir le week-end de temps en temps ! » lui reprochait le visage fripé, cerné, de sa mère. Il la voyait dans le noir, les yeux fermés, couché dans son lit.
C’est ainsi qu’il s’était rhabillé, était sorti dans la rue malgré le froid, malgré l’air humide, pour effacer cette vision, oublier les comptes, le travail, les obligations quotidiennes, les problèmes familiaux.

Mais pour l’heure, il n’a toujours pas sommeil. Il marche, marche dans un Paris endormi, dans un Paris silencieux, doux comme de la ouate. Les rues paisibles défilent, les artères engourdies se succèdent, les monuments ronflent comme des vieillards. Il enjambe une Seine assoupie, lovée dans ses méandres telle une jeune fille qui aurait fait un somme après avoir enroulé ses bras autour de ses épaules. Au bout de quelque temps, ses pas le portent dans des quartiers obscurs, aux bâtiments mal entretenus, branlants, aux rues peu amènes. Des chats borgnes fouillent les poubelles amassées sur les trottoirs. Ils se battent pour un morceau de lard ou des arêtes de poisson pourri. Parfois, leurs cris déchirent la nuit. Loïc traverse une rue où rivalisent bazars et boutiques au nom provocant, aux devantures tapissées de tentures en velours rouge. Des néons bleus clignotent ici et là, proposant au passant vidéos, objets de charme, revues spécialisées. Une seule d’entre elles est encore ouverte à cette heure avancée de la nuit. Chez Cocotte, lit-on en lettres violettes au-dessus de l’entrée. Loïc s’attarde devant la vitrine. Derrière la glace, un mannequin décapité vêtu de dessous affriolants, des lapins mécaniques, un Manuel à l’usage des débutantes…
L’homme pousse la porte puis soulève un rideau en peluche prune dont le galon doré balaye le sol. Il est accueilli par une vague de chaleur sortant d’un radiateur électrique posé à côté d’une pile de livres. Cela sent le tabac. Sur une table, des boules de geisha, des godemichés en latex plus vrais que nature, encore des vidéos, des revues. Loïc n’est pas à l’aise. C’est un romantique au fond et pour lui, le sexe n’a jamais été séparé de la beauté, de la grâce. On lui a souvent dit qu’il aimait comme une femme. Dans cet endroit, il est en pays étranger. Entré là sans but, il contemple d’un œil morne les objets sur l’étal. Des sentiments divers l’agitent. Un soupçon de dégoût, une pointe de curiosité, de la honte…
Au fond du sex-shop, un comptoir en bois couvert d’autocollants, de petites annonces, de cartes postales des quatre coins du monde… Il y a aussi une plante verte qui s’étiole à cause du manque de lumière. Derrière le comptoir, une vieille femme l’observe en silence. Elle referme sa revue, avance son cou de tortue et parle :
– Tu peux toucher si tu veux, c’est pas interdit ! Tu peux même les sortir de leur boîte ! Ils ne demandent que ça !
Voix éraillée, rauque, un peu provocante.
Loïc lève la tête. La vendeuse le regarde en souriant. Des mèches de cheveux gris s’échappent d’un chignon fait à la va-vite. Vu son âge, elle ne devrait pas se maquiller autant, pense-t-il. Paupières violettes, bouche rouge sang. Elle est trop vieille pour travailler dans un lieu pareil ! Elle porte un pull angora brodé de paillettes mauves, des bagues en argent à chaque doigt. Ses ongles, recouverts d’un vernis rose bonbon, contrastent avec la peau parcheminée de ses mains. Des boucles d’oreilles en or pendent à chacune de ses oreilles, étirant le lobe sous le poids du bijou. Entre ses doigts, elle tient un fume-cigarette en ébène.
– Cocotte pour te servir. Coralie, en réalité. Tu choisis.
La voix de la femme reprend, gouailleuse :
– T’habites pas là, je te vois jamais ! T’es nouveau dans le quartier ?
Puis elle voit la gêne de son interlocuteur alors elle fait :
– Pardon, je suis trop curieuse, je ne voulais pas… T’es pas un habitué, ça se voit.
Loïc s’excuse, s’apprête à faire demi-tour, quand il remarque une affiche qui détonne en ces lieux de débauche. Une vue de Guérande, des marais salants, puis la mer au loin. Le clocher de Batz-sur-Mer sous un ciel limpide. Un logo des Pays de la Loire. Que vient donc faire ce poster ici ? Il en reste muet. Quel rapport entre ces rideaux vulgaires, ces objets incongrus, cette vieille peau, et le clocher de l’église de Batz-sur-Mer ? L’affiche, écornée, un peu jaunie sur les bords, ne date pas d’hier.

La vieille observe Loïc, qui fixe le paysage derrière elle. Elle sourit en découvrant ses chicots jaunes :
– C’est Guérande. Tu connais ? C’est là que je suis née. J’y ai pas mis les pieds depuis dix ans. Quand j’avais douze ans, on a déménagé à Paris, mais mes parents ont toujours gardé la maison familiale. J’y allais aux vacances. Elle donnait sur les remparts. Elle a été vendue à la mort de ma mère ; c’était trop cher à entretenir. C’est un client qui m’a rapporté cette affiche… Elle est belle, hein ?
Loïc ne sait pas quoi répondre. Il regarde la vieille d’un œil maussade. Ainsi donc, cette dernière viendrait du même coin que lui ? C’est curieux. Il ne l’imagine pas enfant. Il ne l’imagine pas plus jeune.
– Je connais bien la région. Ma mère habite encore à Batz. J’ai grandi là-bas moi aussi…
– C’est pas vrai ? répond Cocotte. Quel bon vent t’a amené à Paname ?
– Le travail. La vie… Pas le choix, dit Loïc d’une voix monocorde.
Il soupire. Sa vie parisienne ne lui convient pas vraiment, seulement là-bas, c’était pas tout rose. Au moins, on avait de l’air pur. Pas de stress… Un ennui féroce, nauséabond, de longues journées à se demander pourquoi il ne se passait jamais rien, face à la mer, sous le crachin. Deux mois d’animation, où les touristes déferlaient par milliers le long de la côte, depuis Sainte-Marguerite jusqu’à la pointe du Croisic. Et le reste de l’année, rien. Le vide. Le chômage. La pluie, toujours la pluie, des rafales de vent, des bars déserts, des boutiques fermées, des maisons secondaires abandonnées les trois quarts du temps.
Cocotte lit dans ses pensées. « Le cafard… c’est ça, hein, qui t’a poussé à quitter le coin ? Moi aussi, j’ai été attirée par la capitale en soixante-huit, le travail sans peine, les patrons qui t’attendent à leur porte… Paris et ses promesses de distractions sans fin, de spectacles délirants, de films autrement mieux foutus qu’en province, son tourbillon de vie, sa frénésie. Et pis au bout du compte, quand tu dors dans une chambre de bonne depuis vingt ans, que tu vends toujours les mêmes revues cochonnes, qu’y’a juste la couverture qui change, bah tu te lasses. Mais c’est trop tard. Paname t’a fait prisonnier ! Bon, je regrette pas tant que ça. Je ne me plains pas ; j’en ai bien profité. Mais ça ne dure qu’un temps… Ça fait longtemps que t’es à Paris ? »
– Trois ans. Je suis comptable. Je travaille à Montparnasse. J’habite dans le Treizième arrondissement, s’entend dire Loïc.
Puis, en lui, une voix s’élève :
– Non mais t’es pas bien ? Tu ne la connais même pas et sous prétexte qu’elle sait où ont créché tes aïeux, tu lui racontes ta vie… !
Loïc est fatigué de lutter contre lui-même, contre sa méfiance naturelle, contre ses grands principes. Petit à petit, il se détend, poursuit la conversation. L’atmosphère se dégèle un peu. Bientôt, une discussion à bâtons rompus s’engage sur la lente désertification de la Presqu’île Guérandaise.
– Peut-être qu’un jour, ça changera, peut-être que de nouvelles industries s’implanteront, peut-être que les Chantiers de l’Atlantique reprendront du poil de la bête ! dit la vieille, optimiste.
– Rien n’est moins sûr, pense Loïc en son for intérieur.
Au bout d’un quart d’heure, la conversation a pris un ton différent et il avoue :
– À Paris, je suis devenu insomniaque. Je ne peux pas m’endormir, je n’ai pas sommeil… Cette nuit, ça m’a repris alors j’ai marché sans but. Je suis arrivé ici…
– C’était pas un hasard, mon grand, que tu sois venu. Raconte-moi, dit Cocotte d’une voix maternelle en lui désignant un siège à côté d’elle.
Et Loïc remarque pour la première fois la corpulence de la vieille femme, sa poitrine énorme contre laquelle il ferait bon de se blottir. Peu à peu, il perd toute lucidité à cause de la fatigue et se laisse faire. Il s’assoit sur le tabouret doré que lui tend Cocotte.
Il marmonne :
– Je n’ai pas sommeil ; je suis trop énervé… Je ne sais pas… Elle le prend par le cou et lui masse les cervicales. Le contact de sa peau est chaud, étrangement apaisant.
– Je ne veux pas… dit-il, esquissant un geste de recul.
– T’inquiète pas, détends-toi un peu… Là, là, on dirait un petit garçon… Sa voix se fait plus caressante, plus douce. Loïc se laisse envahir par une agréable torpeur. Cocotte lui étale un baume dans le cou, à la naissance des épaules, entre ses omoplates…
– Une crème de ma confection… Pour te relaxer…, explique la vieille.
Cela sent bon. Une odeur exotique indéfinissable, peut-être du gingembre ou de la noix de muscade, avec une pointe de vanille ou de réglisse. C’est doux, cela sent le bonbon, la nonchalance des fins d’après-midi d’autrefois quand il s’arrêtait à la boulangerie pour acheter des douceurs, après une journée d’école. C’est comme s’il retombait en enfance, comme s’il redevenait un nourrisson sans défense. Il se laisse faire, sentant les tensions le quitter peu à peu. Il prendra un taxi au retour… D’ailleurs, il veut rentrer chez lui… Dormir. Il ne sait plus où il est. Il ne désire qu’une chose : la chaleur de son matelas, sa couette et son oreiller.
– Merci Cocotte. Tu es gentille.
Loïc se dégage des mains de la vieille puis se remet debout. Il sourit. « Merci », dit-il à nouveau. Et il lui fait une bise.

Loïc parcourt quelques mètres en titubant dans une rue adjacente. Des nappes de brouillard flottent ici et là. Brume dans ses pensées, brume du soir qui dissout les contours, les noie dans une gouache jaunâtre où coulent toutes les couleurs de la nuit. Trouver un taxi. Le pourpre des feux roule dans l’indigo des façades, se mêle aux lueurs des phares de voitures qui traînent encore à cette heure. Adossée à un réverbère, une jeune femme tient une cigarette dont la fumée bleue s’enroule en volutes capricieuses dans l’air. Regard qui tangue, chavire, ondule comme une vague. Elle est vêtue d’un manteau en cuir noir, d’un short et de bottes qui lui couvrent les genoux. Nul doute quant à la profession de la demoiselle. Elle le dévisage de ses yeux noirs et lui demande d’une voix traînante :
– Tu veux une clope ?
Elle lui tend le paquet. Loïc hésite puis se sert, place une cigarette dans sa bouche. La jeune femme l’allume à l’aide de son briquet. La flamme monte, chauffe la peau de l’homme qui met sa main autour de la cigarette. La femme exhale un parfum lourd, un peu écœurant. Elle le regarde à nouveau, le caresse de ses yeux noirs bordés de cils trop longs.
– J’habite là-haut, dernier étage. Tu montes ? lance-t-elle.
Loïc ne répond pas. Il observe en silence les cheveux lisses, le grain soyeux de la peau. Les cuisses fermes. Un papillon de désir naît. Au départ, ce n’est qu’un soupir, une respiration. Non. Ce n’est pas possible. Le papillon prend son envol, effleure sa nuque, le nargue. Non. Ne plus regarder. S’enfuir pour ne pas commettre l’irréparable… Quand elle sourit, ses joues se creusent de fossettes, ses yeux en amande s’étirent vers les tempes. Comment une fille si jeune peut-elle être descendue aussi bas ? La curiosité est plus forte que tout.
– D’habitude, je ne sors pas. On m’appelle. Mais je ne dormais pas cette nuit. Cette pluie, ce brouillard, ça me fiche le cafard. D’en haut, j’ai l’impression que mon immeuble n’a plus de pied. Alors il faut que je descende. Tu montes me tenir compagnie ?
Loïc ne proteste pas. La fille lui prend la main et le tire dans l’escalier en colimaçon. Il n’y a pas d’ascenseur et elle habite au dernier étage. L’homme se laisse faire, suit le papillon qui bat des ailes au gré de l’onde. Il doit juste rentrer chez lui avant l’aube. Enfin, elle pousse la porte de son appartement. C’est un lieu coquet, désordonné, baroque. Des rangées de livres s’étalent sur des étagères, des encyclopédies, des revues d’économie… Des livres ici ? Une orchidée blanche se détache sur la tenture fauve suspendue au mur. Sur un bureau dans un coin, des piles de cours, de manuels universitaires. Loïc sent l’anxiété naître dans sa gorge. Un malaise indéfinissable. Il imagine les soirées à étudier entre deux appels, les rendez-vous dans les hôtels de luxe, les examens après une nuit passée à gagner sa vie. Belle comme elle est, cela doit rapporter. Quel âge a-t-elle ? Mais qu’est-ce que cela peut bien faire ? Il chasse ces interrogations de son esprit, seul compte l’instant présent. La chaleur, la joie et puis le désir qui se fait plus pressant. Il ne peut pas renoncer. Que se passe-t-il ? Que fait-il ? Un doux visage apparaît dans sa conscience, posé sur un oreiller, dans un sommeil profond, tel un avertissement. La fille glisse une main chaude sous la chemise de Loïc. Celui-ci avale sa salive. Son cœur bat la chamade dans sa poitrine. Il a trop chaud. Il veut desserrer son col de chemise, enlever le premier bouton, mais il s’arrête à temps de peur que son geste ne soit mal interprété. Que faire ? Il reste pétrifié face à la fille qui le regarde d’un air goguenard, une main sur la hanche, en tenue légère. Et tout à coup, il sent l’alliance en or à l’annulaire de sa main gauche. Pris de panique, songeant à la trahison, il fait demi-tour, se précipite sur la poignée de la porte d’entrée et la secoue de toutes ses forces car elle lui résiste. Un goût amer dans sa bouche. Renoncer à la tentation. Il le faut, il le faut ! Loïc s’énerve parce que la fille l’a enfermé à double tour.
La belle de nuit arrive, de sa démarche féline :
– Tu t’en vas déjà ? Comme tu veux. Mais ne défonce pas ma porte, tu vas réveiller les voisins…
Et elle tourne le loquet.
Loïc, affolé, dévale l’escalier, rate deux marches, manque de se briser la nuque. Son cœur va éclater dans sa poitrine. Il arrive dans la rue. Le froid le saisit. Remet ses idées en ordre. Il marche à vive allure entre les voitures, évite les motos garées sur les trottoirs, les panneaux de signalisation, les feux tricolores. Enfin, il atteint une artère. Au bout d’un moment, il aperçoit un taxi et le hèle. Dans la voiture, il se calme enfin, retrouve ses esprits, reprend son souffle, bercé par la musique lancinante que diffuse l’autoradio. Combien de temps a-t-il marché cette nuit pour traverser ainsi Paris ? Il ne s’est rendu compte de rien… Par la vitre, défilent les immeubles aux volets clos, les boutiques au rideau de fer baissé. Çà et là pourtant, des fenêtres éclairées, preuve rassurante qu’il n’a pas été le seul à veiller cette nuit. Le taxi le dépose devant chez lui. Loïc paye la course, salue le chauffeur.
Alors qu’il compose le code à l’entrée, il entend un miaulement. Contre une gouttière, un petit chat noir avec une tache blanche sur le museau le regarde de ses yeux d’ambre. Le chaton du parc !
– Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Je croyais que tu préférais vivre dans la rue ?

L’animal se frotte à ses chaussures. Loïc se baisse, l’attrape par la peau du cou et le place sur son épaule. Le chaton ronronne. Il bâille à s’en décrocher la mâchoire, imité par son nouveau maître. Dans l’appartement, Loïc se déchausse, entre dans la cuisine et donne une assiette de lait à la bestiole. Puis il enlève son pantalon en silence, passe sur la pointe des pieds devant le lit où dort son fils. Le bambin suce son pouce, angélique. Loïc l’embrasse sur le front, pense au cadeau qu’il vient de lui faire, à sa joie du lendemain. Il se glisse ensuite dans la chambre conjugale, à côté de sa femme dont la respiration régulière lui parvient, lente, tranquille, apaisante. Le beau visage aux yeux clos sourit dans son sommeil. Tout ce que l’homme vient de vivre ne lui semble qu’un rêve, qu’un songe, le pur produit de son imagination…

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