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Le Pari – Paris / La Baule

 

 

Le Pari

 

AURORA : Mais je te croyais très contre le mariage !
JÉRÔME : Oui, j’étais assez contre le mariage en ce qui me concerne, mais puisque malgré tous nos efforts pour nous quitter, nous n’y sommes pas parvenus, c’est qu’il nous faut rester ensemble.

Le genou de Claire, Éric Rohmer.

J’ai passé ma vie à observer la beauté, à rechercher l’harmonie en ce monde désordonné, chaotique : la beauté d’un paysage à travers mes pérégrinations, la beauté d’une femme dans chacune des relations que j’ai tissées, la beauté que je peux extraire de chaque instant précieux qu’il m’est donné de vivre. C’est une fleur d’orchidée qui se développe matin après matin dans ma cuisine, pendant que je bois mon thé, ouvrant ses délicats sépales veinés de pourpre derrière les voilages de la fenêtre occultant l’agitation parisienne. C’est une branche verte surgissant entre deux feuilles cuirassées, au bout de laquelle les boutons d’un phalaenopsis se développeront bientôt. C’est encore une rue de Paris un soir d’hiver, à la tombée de la nuit. Ce sont des passants frigorifiés qui courent après leur bus pendant que je marche dans le froid en rentrant de la galerie d’art où je travaille. La brume de glace enveloppant les feux tricolores et puis tout à coup, l’odeur chaude du café que l’on moud dans une brûlerie dont la porte est grande ouverte. Le souvenir d’un champ de caféier au Guatemala durant l’un de mes voyages en Amérique centrale. La courbe d’un nez au profil aztèque, une peau d’ambre, moirée, un sein plein à l’auréole brune d’une femme rencontrée et laissée là-bas…

En ce moment, je me repose quelques jours au bord de la mer à La Baule dans l’appartement que ma sœur Alice m’a laissé, elle-même étant partie en voyage d’affaires aux États-Unis. Ma sœur chérie est un personnage. C’est une femme épatante. Seule celle que je vais épouser dans deux semaines peut lui faire de l’ombre. Je vais me marier avec Laetitia, une splendeur de trente ans partie à l’heure actuelle enterrer sa vie de jeune fille à Djerba, en thalasso. Quant à moi, j’ai choisi la solitude. Je profite de mes derniers instants de célibataire. Ma sœur Alice bosse aussi dans le commerce de l’art. J’aurais aimé faire affaire avec elle, mais elle en a décidé autrement, ne voulant pas mélanger travail et famille. En fait, elle incarne mon idéal féminin : la quintessence de l’intelligence alliée à un goût exquis en toute chose. C’est pour ça que j’ai mis tant de temps à me caser. Je ne trouvais pas chaussure à mon pied. Alice est un être exceptionnel : un mélange de flair, de hargne, un sens aigu des affaires sous des dehors presque trop fragiles, délicats, pour être vraiment sincères. Elle est la rouerie personnifiée quand elle déniche une œuvre d’art, qu’elle négocie de ses yeux candides le prix d’une sculpture ou d’une toile tout en vous laissant croire qu’elle n’y connaît rien. Je le sais car c’est d’elle que j’ai tout appris. C’est elle qui m’a lancé. Je lui dois tout. Mais à un moment, il a fallu choisir, car nous avons des manières radicalement différentes de procéder. À part cela, elle ne tient absolument pas en place et court toujours par monts et par vaux. Actuellement, elle est à New York. C’est la raison pour laquelle je profite de son appartement.
Celui-ci surplombe l’océan face à la plage Benoît, à La Baule. Exposé plein Sud, on peut admirer le soleil se lever à l’Est, tous les matins, vers Pornichet, et se coucher le soir, derrière la pointe du Pouliguen. Un magnifique quatre pièces de cent mètres carrés environ, trop grand pour une seule personne. Mais ma sœur est très généreuse ; elle a l’habitude de partir en week-end avec une foultitude d’amis et il faut bien loger tout ce beau monde. Dernier étage d’un immeuble d’architecte. Classe. Comme tous les placements immobiliers de ma sœur. Entre autres, elle possède un appartement à Cannes et vit dans un duplex dans le Marais. Pas mal, non ? Moi, j’en profite. On partage tout, entre frère et sœur. D’ailleurs, quand elle le veut, elle ne se gêne pas pour aller à Megève dans mon chalet. Bien entendu, chaque pièce a été décorée avec des meubles exotiques anciens, rares, des objets précieux, dans une symphonie de blanc cassé et de bois sombre où surgit ici et là une touche de soie grenat. Exquis, je vous le dis, exquis !

Depuis la terrasse, j’ai un point de vue idéal pour observer sans être vu la faune des touristes sur la plage. Je me cache derrière le yucca et j’observe la multitude à l’aide de jumelles, comme en ce moment même. J’ai pris mon café après avoir déjeuné tard. Ce sont les vacances ! Quelques journaux, un livre à mes côtés, de l’huile solaire dont je me suis enduit le torse. Je suis assis à la table de la terrasse et maintenant, comme on dit vulgairement, je mate, curieux d’imaginer la vie de chacune de ces personnes allongées sur leur serviette de plage. Beaucoup plus divertissant que de regarder les femmes dans le métro après une journée de travail, harassées, le visage luisant, les traits tirés ! Une journée de labeur enlaidit une femme plus que n’importe quel maquillage outrancier. Cela la vieillit prématurément, creuse ses yeux, ses traits, ternit son teint ! Alors que l’air de la mer insuffle aux femmes une vigueur toute nouvelle. Sous les rayons du soleil, leur peau devient pain d’épice, leur chair se gonfle : elles renaissent à la vie…
Bon, je le sais, plage Benoît, il y a surtout des familles bon chic bon genre. Des mères à la taille épaisse débarquant sur le sable avec une tripotée de blondinets bien élevés, robes en Liberty et culottes courtes, qui n’auront jamais de problèmes d’argent dans la vie. Mais parfois, entre deux tribus, il m’arrive d’avoir de bonnes surprises : la femme d’un riche banquier que son mari a laissée pour la semaine en compagnie d’une amie, la Suédoise au pair qui garde la marmaille, et même la jeune fille en fleur accompagnée de sa cousine. Je n’ai aucun scrupule, Laetitia n’en saura rien. Tant que je ne consomme pas, je ne vois pas ce qui m’empêche de profiter du paysage. Ce n’est pas parce qu’on a choisi le menu qu’on ne peut pas regarder la carte ! Et puis elle ne doit pas se gêner de son côté, à Djerba, avec ses deux copines, en boîte de nuit. Enfin, j’espère que non…

Avec mes jumelles, je fais semblant de suivre les régates au loin, les voiles multicolores des catamarans sur la mer dont l’eau se fond avec le sable de la plage, tellement la luminosité est forte, les véliplanchistes… Je cherche les belles sportives aux muscles tendus, jambes nues et bronzées, vêtues d’un bikini et d’un seul gilet de sauvetage, si désirables dans l’effort, luttant contre le vent. Leurs cheveux décolorés s’entremêlent, mouillés. Quand je suis las de ce spectacle, mes jumelles glissent doucement vers le rivage où je vois les baigneuses sortir de l’onde, marcher vers leur serviette éponge étendue sur le sable chaud, leur corps recouvert de milliers de gouttelettes d’eau. Puis elles s’allongent dessus pour se dorer au soleil après s’être étalé de la crème solaire.

Il y a quelques années, ces dernières venaient avec leur panier en osier et sur les coups de midi, sortaient sandwiches au jambon et bouteilles thermos. Elles arrivaient vers dix heures du matin et repartaient le soir en ayant passé toute la journée au grand air. Elles restaient des heures au soleil en s’enduisant de graisse à traire pour donner à leur peau une belle teinte cuivrée et n’hésitaient pas à enlever le haut de leur maillot deux pièces. J’étais encore très jeune à l’époque mais j’avais déjà cette disposition d’esprit qui consiste à observer tout ce qui se passe autour de moi et qui a trait de près ou de loin à la gent féminine. Dès que je le pouvais, quand nous partions au bord de la mer, avec mes parents, je circulais entre les corps aux seins nus exhalant des parfums de bergamote ou de monoï. Je reluquais ces monts de chair que je ne pouvais toucher et qui me laissaient au bord du supplice. Leur odeur mêlée à celle du sable chaud parvenait à mes narines. Puis j’allais refroidir mes ardeurs dans l’eau glacée de la Manche, avant que mes émois ne deviennent trop visibles. Depuis ces années-là, l’augmentation des cancers de la peau aidant, mes heures d’observation ont été drastiquement réduites. De onze heures à quatre heures de l’après-midi, il n’y a plus personne sur la plage car on veut bronzer mais sans risque. Et je m’ennuie…
Mais voilà quatre heures de l’après-midi ! Vite ! Mes jumelles !…

Manon fait glisser son short en jean le long de ses jambes fuselées. Elle retire son haut en coton blanc puis plie ses habits dans son sac de plage, avant de s’allonger sur une serviette aux motifs floraux. Elle sort un magazine du sac, le feuillette, lit quelques articles et se met à remplir une grille de mots croisés. Au bout d’un quart d’heure, les cases blanches se brouillent, les mots se fondent entre eux. L’esprit de la jeune fille se détache du jeu et se perd dans l’azur du ciel. Il y a un léger vent frais, une brise marine qui hérisse chacune des parcelles de sa peau et transporte les odeurs de la mer. Manon ferme les yeux et hume l’air. Senteurs d’iode, parfum des immortelles qui sèchent au soleil, là-bas, près des pins… C’est une grande gamine dont on ne peut déterminer l’âge. Seize ans ? Vingt ans ? Impossible de le savoir tant son visage est juvénile mais ses formes, pleines. Elle est vêtue d’un deux pièces aux couleurs bariolées. Son corps tout en rondeurs, à la peau bronzée, est recouvert d’un fin duvet blond. Ses longs cheveux décolorés par la mer flottent sur ses épaules. Elle porte un chapeau en jean un peu démodé qu’elle a dû emprunter à sa mère. Le tissu est élimé, effilé sur les bords, avec une fleur de tournesol sur le côté.
La jeune fille change de posture et pose sa tête contre sa main tout en creusant le sable avec un coquillage, le regard perdu dans le vague, son magazine abandonné sur sa serviette devant elle. Dans quelques semaines, la rentrée… Le retour à Paris, les cours à la fac de sciences, deuxième année, cette fois. Le job à la croissanterie, trois fois par semaine. Et puis le beau brun du TD de Maths qui n’a d’yeux que pour sa copine, une fille insignifiante, au physique quelconque. Mais qu’est-ce qu’il peut bien lui trouver alors ? Ah ! Marc ! Si seulement tu n’étais pas obnubilé par cette fille si fade ! Manon a le visage rêveur. Un petit air lascif, lasse d’être belle parce que cela ne sert à rien…
Soudain, son visage s’anime. Elle agite la main en direction d’une autre jeune fille qui avance vers elle :
– Juliette ! crie-t-elle.
C’est une brune aux articulations noueuses, toute en jambes, d’allure sportive, très différente de Manon. Des yeux noisette, malicieux, tout aussi jolie que son amie. Elle se déplace avec détermination, un sourire sur les lèvres, et sa jupe vole dans le vent. Sur sa tête, ses lunettes de soleil maintiennent ses cheveux. Elle porte un panier en paille.
Juliette embrasse Manon puis après s’être dévêtue, s’allonge à côté d’elle, sur une serviette rouge au logo sportif. Elle s’enduit à son tour de crème solaire et met ses lunettes de soleil. Les deux filles conversent sans savoir qu’un homme les épie depuis le balcon de son appartement, torse nu, en short de bain griffé, à travers ses jumelles.

J’avoue que le spectacle de ces deux filles-là me captive comme je l’ai rarement été. Deux belles gamines… Je parcourais la plage depuis une heure sans succès, me contentant de mères de famille au physique ingrat, de matrones aigries, quand tout à coup, à côté d’un couple de retraités, je les ai remarquées. Je suis un vieux pervers, je le sais… Mais qu’y puis-je ? Dans l’absolu, vingt ans, vingt-cinq ans, cela ne fait pas une grande différence d’âge. J’ai fêté mes quarante-cinq ans cet hiver. Le glas du célibat… J’ai envie de tranquillité, j’ai envie de me caser. Et en même temps, je ne peux m’empêcher de rêver.
Ces fillettes offrent à mes regards un tableau charmant. Grâce à mes jumelles, j’étudie chaque détail de leur corps : le grain de beauté à la naissance de la poitrine de la blonde, la rondeur de ses cuisses, les boucles d’oreilles en forme de fleur de l’autre, ses longs cheveux auburn. J’avoue que j’ai un petit faible pour la blonde ; je préfère les femmes au visage songeur, enfantin. Plus je la contemple et plus j’ai l’impression de voir un Fragonard, une Vénus à la chair tendre, aux membres souples, aux gestes déliés. L’artiste n’a omis aucun détail en dessinant son corps : la boucle de cheveux aux reflets dorés qui se forme derrière l’oreille et vient caresser son cou, les ongles nacrés, le pied fin à la peau douce.
Heureusement, elles ne peuvent m’apercevoir, je suis trop loin d’elles ! Ah ! Si je n’étais pas sur le point de me marier… Trop vieux, aussi. C’est fini, ce temps-là ! Là, par exemple, je les inviterais bien à boire un verre chez moi mais… Mince ! Téléphone !… Le combiné repose dans le salon, sur le coffre en noyer ; je dois rentrer.

– Allô ? Paul ? C’est moi.
– Salut Alice ! Comment ça va ?
Bon, ma sœur… Impossible de couper court à la conversation. Il est dix heures du matin pour elle à New York et elle ne peut pas m’appeler à un autre moment.
– Oh ! Il fait épouvantablement chaud, cette ville est une fournaise ! Heureusement qu’il y a la clim sinon je ne pourrais pas dormir la nuit ! Et toi, tout se passe bien à La Baule ? Ma chère sœur ! Comme j’aime ta voix ! Je regarde ton portrait posé sur une étagère. Quarante-trois ans, mince sans être maigre. Un visage doux que seuls trahissent ses yeux vifs, des sourcils parfaitement dessinés, des lèvres charnues, qui invitent au baiser. Mon double féminin. Nous nous ressemblons tellement. Ah ! Alice ! Je ne vais pas te dire que tu me manques, que cet appartement est trop vide sans toi !
– Oui, je me repose. Je profite de mes vacances. Le temps est au beau fixe. Un vrai mois d’août, comme je les aime. Du monde, cette année. Beaucoup d’Anglais, vraiment. Comment ça se passe, au boulot ?
– Écoute, je suis sur une piste, un Van Gogh très rare… Un client suisse me l’a demandé dès qu’il a appris le décès de T. On allait le vendre aux enchères chez Sotheby’s à la rentrée alors j’ai couru à son appartement de la Cinquième avenue pour négocier le prix avec les héritiers. Mais je crains que la partie ne soit pas gagnée. Ils espèrent en tirer au moins 50 millions, en dollars… Il ne les vaut pas. Ce n’est pas une œuvre majeure… mauvaise facture, peinte quelques semaines avant sa mort…
Pendant qu’elle parle, parle, parle, sans s’arrêter, sans reprendre son souffle (une fois lancée, impossible de la stopper !), je m’approche du balcon et je reprends mon observation. Je lui réponds de temps en temps par de vagues « Mmm… » puis je finis par lui dire :
– Oui, je suis sûr que tu vas y arriver, tu vas tous les ni…, comme d’habitude !
– Hein ? Comment ? Les musiciens ?
Euh… je crois qu’il y a malentendu… Sa voix est pleine de reproches :
– J’étais en train de te parler du concert symphonique auquel j’ai assisté à Central Park hier soir en sortant de chez T. ! Dis, Paul, tu m’écoutes ?
– Oui, Alice.
Je suis confus. Je n’aime pas lui manquer de respect.
– Qu’est-ce que tu fais ? Je parie que tu lorgnes encore les filles sur la plage !
Pas possible de lui mentir ! Elle devine tout ! Elle est incroyable ! Je lui fais :
– Je contemple deux œuvres d’art, un Vélasquez et un Picasso. Sublimes ! Une brune anguleuse et une blonde sensuelle… Mais elles me semblent un peu jeunes.
Quelques instants de silence avant qu’Alice ne laisse tomber un laconique « Ah ! ». Je reprends :
– Oh ! Tu n’es pas jalouse quand même ? Il n’y a que toi et Laetitia dans mon cœur et il n’y aura toujours que vous deux ! lui dis-je, tendrement ironique. Et puis je t’assure, elles sont trop jeunes. C’est le plaisir des yeux !
– Depuis quand la jeunesse est-elle un problème ? Ce ne sont plus des gosses, si ?
– Non… je dirais entre quinze et vingt ans !
– Et bien alors ! Qu’est-ce que tu attends ? Tu es dans la fleur de l’âge, tu es jeune, beau, séduisant, tu plais aux femmes ! Pourquoi est-ce que tu ne les invites pas à prendre un verre à l’appartement ?
– Ici ? Mais tu es folle ! Ce n’est plus de mon âge ! Il y a seulement cinq ans, je l’aurais encore fait !
– Allez ! Tu vas me faire pleurer ! C’est pas toi qui sortais l’été dernier avec cette étudiante en journalisme… Comment s’appelait-elle, déjà ? Et ta future femme, elle a quel âge ? Trente ans ? C’est bien ça ! Avec ta classe et ton physique, si tu réussis à inviter ces gamines chez nous pour boire un verre, je te cède ce dessin de l’école italienne qui te plaît tant. Parole d’honneur ! Je te mets au défi !
Tout à coup, l’idée de me remettre en chasse devient séduisante. Après tout, le jeu en vaut bien la chandelle ! Ce dessin est vraiment superbe !
– Et si je perds ?
– Si tu perds ? Tu me cèdes cette Vénus grecque qui orne l’alcôve de ton couloir.
– Mais elle n’a pas du tout la même valeur ! Tu abuses !
– Non, je n’abuse pas ! La seule valeur que l’on peut donner à chacune de ces œuvres, c’est celle que définit notre désir ! Tu rêves de posséder ce dessin et moi, cette statuette… Alors ?
Le challenge me plaît. Je réfléchis quelques minutes, puis je lui dis :
– J’accepte, mais… Comment savoir à distance ? Si je gagne…
– Tu m’écris un SMS et je t’appellerai immédiatement. Tu me les passeras par téléphone. Trouve une excuse, débrouille-toi ! Ou plutôt non, j’ai une meilleure idée. Tu vas les prendre en photo sur notre balcon et tu m’envoies ça par internet. Ça te va ?
– Tu es diabolique ! Tu me compliques le travail ! Comment veux-tu que deux inconnues acceptent d’être photographiées dans mon appartement sans que je ne passe pour un détraqué ?
– Je ne sais pas, à toi de voir… Tu as trois jours. Je veux cette photo. Alors ?
Quelques minutes de réflexion… Après tout, ces midinettes sont bien à ma portée. Je lui réponds :
– Oui. Je relève ton défi ! Pari tenu !
– Pari tenu ! Bonne chance, mon chéri !

Bon, et bien je n’ai pas le choix. Je n’ai plus l’habitude de convier des filles aussi jeunes à l’appartement. En général, quand une femme me plaît, je me débrouille pour l’emmener d’abord dans un endroit neutre, une terrasse de bar de plage ou un restaurant de fruits de mer. Je ne suis pas un goujat. Nous passons une soirée ensemble où j’apprends à connaître ma compagne ; nous discutons de tout et de rien, nous refaisons le monde, puis ensuite seulement, selon la tournure que prend la soirée, je décide ou non de l’inviter chez moi. Voilà comment j’ai coutume d’agir. Mais attirer directement une femme chez moi, a fortiori quand elle est très jeune, c’est agir sans respecter sa pudeur, sa frayeur éventuelle, c’est heurter sa bonne éducation, son sens moral… Je ne m’intéresse qu’aux femmes ayant de la classe !
Dans le cas des jeunes filles que j’observe depuis un bon moment déjà, elles sont deux. A priori, cela ne peut que me servir. À deux, elles se sentiront moins vulnérables. J’ai peut-être une chance de gagner mon pari, si l’une d’entre elles se montre assez délurée. Que risquent-elles ? L’avantage pour moi, c’est qu’il est cinq heures de l’après-midi : il fait jour, la plage est noire de monde et il leur suffirait de crier pour que je sois coffré et jugé pour tentative de viol. Bon, je vais passer un polo et un bermuda afin de ne pas les effrayer. Bien. Allons-y !

Sur le sable fin, fleurissent des parasols au tissu rayé, uni, jaune, rouge, bleu, orange, à motifs géométriques, à pois. Des serviettes bigarrées s’étalent à l’infini, presque collées les unes aux autres tant il y a de monde. Ici, des petites filles en slip de bain à smocks coiffées d’un bob rose construisent des châteaux de sable qu’elles décorent avec des coquillages blancs en guise de portes et de fenêtres. Là, des garçons un peu plus grands jouent avec des raquettes sur le sable mouillé de l’estran. Plus loin encore, des cris de joie et d’encouragement montent d’un club de plage qui a organisé un concours avec tous les enfants inscrits.

Sous le soleil, face à l’eau qui scintille au rythme d’une petite houle, les deux amies sont assises sur leur serviette de bain et bavardent :
– Je ne sais pas si tu as tes chances avec Marc, dit Juliette à son amie, qui évoque le garçon dont elle est amoureuse. Comme celui-ci sort avec une autre, la blonde en est fort désappointée.
– Écoute, il est vraiment bizarre : au mois de juin, la dernière fois que je l’ai vu, il m’a souri d’une façon… il allait m’embrasser, je te le promets ! Il s’est penché vers moi et s’est arrêté deux secondes avant de me faire la bise. Un instant, j’y ai cru. Et puis cette pétasse est apparue ; elle arrivait du lycée Saint-Louis. Elle est en prépa là-bas. J’ai l’impression qu’ils n’ont rien à se dire ! J’en ai marre de tenir la chandelle, je voudrais tellement qu’il se passe quelque chose entre nous !
– Ouais… Je vois. Tu penses qu’il est vraiment amoureux d’elle ? Ça fait combien de temps qu’ils sortent ensemble ?
– D’après ce que j’ai compris, ça dure depuis la terminale. Mais ils n’arrêtent pas de s’engueuler… Il me raconte tout quand on rentre ensemble en métro, le lundi. Il habite aussi sur la ligne 4. Mais lui descend à Denfert. On est dans le même TD. C’est comme ça qu’on a commencé à se parler. Il est trop sympa…
Juliette ne connaît pas le Marc en question car elle prépare l’entrée aux Beaux-arts de Paris et ne fréquente pas la même faculté que Manon. Les deux filles ont été ensemble jusqu’en seconde au lycée et sont restées amies depuis.

– Tu ne crois pas qu’il te voit juste comme une amie, non comme une petite amie potentielle ?
– Phhhh ! Je suis dans l’incertitude totale. Il ne me parlerait pas comme ça s’il n’avait pas une idée derrière la tête, non ?
– On n’en sait rien. C’est un mec !
Tout à coup, l’air moqueur, Juliette prend le bras de Manon :
– Eh ! En parlant de mec, regarde un peu la dégaine de celui-ci !
Un jeune homme dégingandé arrive vers elles en poussant un chariot réfrigérant. Un vendeur ambulant. Il s’égosille sous le soleil :
– Glaces, chouchous, beignets, demandez !
Vêtu d’un short rouge et d’un T-shirt jaune dont il a relevé les manches, il porte sur la tête une sorte de chapeau ridicule en forme de parapluie fixé au crâne grâce à une couronne en plastique enfoncée jusqu’aux oreilles. Au bout des baleines du parapluie pend un grelot qui tinte à chacun de ses pas. En sueur, le jeune homme lance aux filles :
– Bonjour gentes damoiselles ! Une glace pour vous rafraîchir, une boisson, un beignet pour un petit creux ?
Il sourit de toutes ses dents, très sûr de lui. Il a la peau tannée par le soleil, des cheveux blonds mi-longs et des yeux si bleus qu’on peut les confondre avec le ciel. Pas laid, son seul problème réside dans son accoutrement grotesque et le fait qu’il n’arrange pas les choses en gesticulant comme ça. Les jeunes filles le toisent puis pouffent de rire.

Plus loin, près de l’eau, un homme observe la scène, flegmatique. C’est Paul, bien entendu.

Le défi, la difficulté, me stimulent. Je n’attends que le départ du ouistiti pour aborder ces charmantes créatures. J’ai tout mon temps. Il est encore tôt, il fait chaud, les gens ne sont pas prêts de quitter la plage. J’aime ce moment d’attente avant l’action. Je commençais à m’ennuyer ces derniers jours. La plage, les bars, le casino, je finissais par être un peu las… Ah ! Alice ! Tu as toujours eu des idées tordues. C’est le morceau de piment qui manquait à mes vacances ! Quelle idée de génie ! Je ressens la même excitation qu’au moment où je viens d’enchérir dans une vente et où je patiente avant que le coup de marteau du commissaire priseur ne tombe, m’attribuant l’œuvre que je convoite. Mais, comme dans une salle de vente, je ne dois rien laisser transparaître de mon état intérieur. Le bluff absolu, total, si je veux remporter le lot.

Dans la vie, c’est pareil. Quand on désire quelque chose, on ne doit montrer aucune émotion.
Par exemple, je ne sais pas exactement comment s’y prend cet hurluberlu avec ces jeunes femmes, mais il les lasse, de toute évidence. Il s’expose. Il est agité. Il exige d’elles trop d’attention. Cela agace. Il n’obtiendra que de la condescendance. Ah ! Tiens, il s’est fait congédier ! Il reprend son chariot, le pousse à nouveau sur le sable. Petit salut de ces demoiselles. Rires dans son dos ! À moi de jouer !…

Je m’approche doucement tandis qu’elles se recoiffent, se tartinent à nouveau de crème solaire. La blonde sort de l’eau d’un sac et boit à même la bouteille. Quand elle a fini, à la place du goulot, il y a une trace humide, sur ses lèvres, qu’elle ne prend pas la peine d’essuyer. Un baiser le ferait… Elle remet son chapeau à fleur, s’enroule dans un paréo turquoise puis reprend la lecture de son magazine. L’autre, pendant ce temps, est plongée dans son livre. Elle a tressé ses longs cheveux auburn et joue avec sa natte. Je suis prêt du but, plus que quelques mètres…
Mais que se passe-t-il ? Qui vient encore contrecarrer mes plans ? Ce défilé ne finira donc jamais ? Un couple de vieux leur parle maintenant ! La belle affaire ! Les parents peut-être… Bon, prenons notre mal en patience.
J’ai l’impression que ce sont les parents de la blonde. La femme lui ressemble. Espérons pour elle qu’elle n’aura pas sa corpulence au même âge ! Je le sais, je ne suis pas tendre. Les minutes s’égrènent ; un quart d’heure passe… Je m’impatiente… Ah, ils s’en vont enfin !

Les parents de Manon quittent les deux filles après leur avoir fait les recommandations d’usage concernant l’appartement qu’ils leur confient : clés, fermeture des volets, gaz à couper le dernier jour. Le couple vient d’y passer quinze jours en compagnie de leur fille et de son amie. Ils repartent dans l’heure pour Paris et ne reverront pas Manon et Juliette avant leur départ. Les jeunes filles se lèvent, embrassent le père et la mère.
– Super sympa que tes parents nous laissent une semaine seules ! dit Juliette à son amie, après le départ du couple. Et puis on a de la chance, la météo prévoit du beau temps avec un pic de chaleur dans deux jours.
– Oui, pour ça, on peut dire qu’on a de la veine, cette année. Pas comme l’an dernier. Il faisait froid en plus…
Manon se tait durant quelques instants. La journée tire à sa fin. Les gens secouent leurs serviettes puis vident les lieux.
– Encore un jour de plage qui se termine. Comme j’ai hâte d’être à la rentrée… soupire Manon. Je me languis de revoir Marc. Il m’obsède !
– Tu devrais arrêter de penser à lui et profiter de tes vacances, lui dit Juliette. Tu sais, si ça se trouve, tu te fais des idées. Je ne veux pas te donner de faux espoirs… Et si tu rencontrais quelqu’un d’autre ici, tu ferais quoi ?
– Personne ne m’intéresse vraiment, répond Manon, maussade.
– Cherche un peu autour de toi !… Il y a de beaux spécimens sur la plage !… Celui-ci, par exemple, regarde !

Manon se retourne mais ne remarque pas l’homme que lui désigne son amie et qui se tient à quelques mètres d’elles, les mains dans les poches. Il est grand, a les cheveux poivre et sel, le teint bronzé. Il a le nez droit, les pommettes hautes. Une prestance, une classe certaine, un air de fierté qui en agacerait plus d’un.
– Qu’est-ce qu’il est beau ! Je n’ai jamais vu ça ! dit Juliette.
– Où ça ?… Le type au polo foncé ? À droite des gamines qui construisent le château de sable ?
– Oui, c’est ça. Tu ne le trouves pas canon ?
– Bof, dit Manon, négligemment.
– Tu rigoles ? On dirait George Clooney, lui dit Juliette.
– Il n’est pas mal, mais je le trouve un peu arrogant.
– Oui, c’est certain. Il doit avoir toutes les femmes à ses pieds. Tu crois qu’il a quelqu’un, qu’il est marié ?
Juliette regarde sans grande discrétion l’homme qui a attiré son attention.
– Tu m’en poses des questions ! reprend Manon… Moi, il ne m’intéresse pas.
– En tout cas, il est seul. Personne avec lui… Eh ! Mais il se tourne vers nous ! Il nous a vues !
Juliette se sent rougir, honteuse tout à coup d’avoir été aussi peu discrète et, afin de se donner bonne contenance, elle affiche une mine distante et fait semblant de regarder ailleurs. Mais trop tard ! Paul a lu de la curiosité dans les yeux des deux filles. Et c’est suffisant pour lui indiquer que le moment est venu. Sans aucune hésitation. Vingt minutes qu’il se tient à quelques mètres des jeunes filles, songeant à la manière dont il pourrait les aborder, attendant que le champ soit libre…

En s’approchant d’elles, Paul esquisse un demi-sourire de ses dents blanches, carnassières. Les deux amies font la moue.
– Bonjour ! leur dit-il d’une voix caressante. Pardonnez-moi : vos airs peinés me font comprendre que je vous dérange. Je n’en avais nullement l’intention !
Manon et Juliette s’esclaffent, complices. Paul reprend, sur le même ton mi-sérieux, mi-moqueur :
– En effet, je suis ce que l’on pourrait appeler un esthète. Je suis fasciné par la beauté de ce monde et le spectacle charmant que vous offriez à mes yeux ne pouvait me laisser indifférent. Aussi irai-je droit au but : accepteriez-vous de prendre un verre chez moi ?
– Eh bien dites donc ! Vous ne manquez pas de culot ! On ne me l’avait jamais fait, le coup de l’esthète, dit Manon.
Puis, elle prend un petit air impertinent :
– Qu’est-ce qui nous dit que vous n’êtes pas un psychopathe ?
– J’y ai pensé, figurez-vous. Le problème, si tel était le cas, c’est que vous n’auriez qu’à crier pour ameuter tout l’immeuble ou toute la plage si, en prenant un verre avec moi, vous vous sentiez en danger. J’habite juste là, vous voyez ? Le balcon du dernier étage avec le yucca.
Paul désigne un immeuble à l’architecture récente, de facture moderne que les deux filles contemplent, impassibles. Un mélange harmonieux de pierres en granit et de fenêtres en verre fumé donnant directement sur la baie. Effectivement, un détraqué aurait du mal à accomplir son forfait en plein jour dans le quartier.
– Alors, accepteriez-vous de prendre un verre chez moi ? leur répète-t-il.
– Et bien, c’est très gentil de votre part, réplique sèchement Manon, mais non. Merci. Au revoir.
Et elle détourne la tête vers Juliette pour couper court à toute nouvelle tentative de séduction de la part de Paul. Juliette n’en mène pas large. Elle est en colère contre Manon mais ne peut rien dire tant que Paul leur fait face. Ce dernier ne laisse rien transparaître de la fureur qui le ravage à cet instant.
– Charmantes… Et bien au plaisir, mesdemoiselles ! grince-t-il.
Puis il fait demi-tour et rentre chez lui.

Quelles petites c… ! Me voilà bien ! Une Vénus du premier siècle perdue à cause d’un pari stupide ! Enfin, calmons-nous, ces gamines ne savent pas ce qu’elles perdent. J’ai croisé des milliers de femmes qui se seraient damnées pour être à leur place. Des étudiantes, des péronnelles sans aucune conversation ni aucune culture ! Quant à ma sœur, ce n’est pas grave, ce n’est qu’un jeu mais quand même, c’est très énervant. Je suis assis sur la terrasse à côté du yucca, face au disque d’argent de la baie qui étincelle sous les reflets du soleil. La plage se vide peu à peu. Il n’y a presque plus personne. Au loin, près de l’eau, sur la vaste étendue découverte par la marée basse, des cavaliers galopent sur des pur-sang dans la brise du soir. Un martini à la main, je caresse le velouté d’une pêche jaune dans la coupe de fruits posée sur la table. Mon regard suit les oscillations d’un goéland dans les airs, au loin. Le calme, le bruit du ressac… Je respire profondément. Je n’entends que le va-et-vient des vagues qui glissent vers la plage puis s’écrasent sur le sable. Le cri des mouettes. Le carillon d’un vélo qui roule sur l’esplanade en bas de mon immeuble… Quelle paix !
Tiens, que se passe-t-il ? Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Chez mes voisins, de l’autre côté de la cloison en verre opaque de ma terrasse, les éclats d’une dispute s’élèvent. Deux jeunes femmes. Elles parlent assez fort pour que je puisse suivre leur conversation.

– Franchement, qu’est-ce que cela t’aurait coûté d’être plus aimable avec ce type !
Tiens ! Tiens ! Ces voix ne me sont pas inconnues.
– Il ne faisait pas de mal ! Et puis même si on n’était pas montées chez lui, rien ne nous aurait empêchées d’aller prendre un verre en centre-ville avec ! Mais non, tu ne penses qu’à toi ! Tu ne me demandes jamais mon avis !
De qui parlent-elles ? Le hasard ne fait tout de même pas aussi bien les choses !… À les entendre, il me semble que si ! Pourtant, ce n’est pas possible, je ne les ai jamais croisées dans le hall ! Elles ne peuvent habiter à côté de chez moi… Il faut dire que je ne viens pas très souvent à La Baule. Vite ! Un papier, un crayon. Je leur écris un mot. Procédé un peu lourd, j’en conviens, mais je veux gagner mon pari.
Je plie le papier en quatre, je le glisse sous la cloison de verre fumé qui sépare mon balcon du leur, puis j’attends. Quelques secondes. Quelques minutes. Elles ne l’ont pas vu… Je frappe quelques coups. Je patiente encore. On sonne. Victoire ! Mes deux beautés sont derrière la porte !

Je scrute mon reflet dans le miroir balinais au-dessus du buffet de l’entrée. Un homme à la peau mate, aux mâchoires déterminées, au regard sombre. Un nez spirituel, sillon nasal plus prononcé à gauche qu’à droite, signe d’une certaine méfiance envers la vie, des sourcils épais, des lèvres sensuelles. Cheveux grisonnants sur les tempes. J’ai pris une douche en revenant de la plage ; j’en avais besoin pour me calmer. J’ai passé mon costume en lin crème, très chic et je me suis parfumé.

L’homme ouvre la porte de l’appartement et fait entrer les jeunes femmes.
– Bienvenue dans mon humble demeure ! C’est un plaisir de vous accueillir. Si vous voulez bien me suivre.
Paul accompagne ses invitées jusqu’à la terrasse :
– Coca ? Perrier ? Alcool ?
– Un coca pour moi, s’il vous plaît… dit Manon.
– Moi, je prendrai bien quelque chose de plus fort, qu’est-ce que vous me proposez ? questionne Juliette.
– Eh bien, j’ai un superbe Porto, vingt ans d’âge, du Muscat, du Martini, du… Whiskey single malt.
– Va pour un doigt de Whiskey, s’exclame la brune en riant devant la surprise de Paul. Oui, j’aime les boissons fortes !
– Bon, et bien je vous prépare tout cela et je reviens, conclut Paul en appuyant ses paroles d’un regard enveloppant.
Les deux filles se font face. Elles ne se parlent pas. Juliette éprouve encore de l’animosité à l’égard de Manon. Toujours cette vieille rancœur qui fait que parfois, malgré l’amitié, le courant ne passe plus. Manon a un caractère agréable tant qu’on lui laisse la bride sur le cou et qu’elle dirige son petit monde comme elle l’entend car en tant que fille unique, elle a du mal à se mettre à la place des autres. Souvent, Juliette, peu difficile à convaincre, se laisse entraîner par son amie, plus pour lui faire plaisir que par réelle envie. Mais cet après-midi, Manon a été trop loin. Juliette pouvait-elle dire que Paul l’intéressait puisque Manon avait décrété qu’il n’en valait pas la peine ? Trop vieux, avait déclaré la blonde sans appel, interdisant ainsi à son amie, toute possibilité de relation avec cet homme, d’autant que celle-ci vit sous son toit depuis quinze jours, il ne faut pas l’oublier. Mais le hasard a fait que Paul est leur voisin. À présent, tout est encore possible, songe Juliette.
Paul revient sur la terrasse et s’assoit entre les deux filles après les avoir servies. Il sourit, satisfait de la tournure inattendue que prennent les événements. Il vient de remporter la moitié du défi lancé par Alice. Le plus dur est fait, grâce au destin. Maintenant, il lui faut apporter la preuve que les jeunes filles sont bien venues. Facile, il les prendra en photo par surprise un peu plus tard…

Je savoure ce moment. Derrière mes lunettes de soleil, je les dévore du regard. La brune, Juliette, me semble plus mature que l’autre. Ces deux filles ne seraient-elles pas moins jeunes que je ne le croyais ? Elles ont de l’assurance toutes les deux et de la conversation, enfin, surtout Juliette. Elles ne sont pas si gamines. Tant mieux. J’ai moins de scrupule à jouer les Humbert Humbert. Juliette prépare l’entrée aux Beaux-Arts de Paris. Elle est passionnée d’art. La blonde, Manon, me plaît vraiment beaucoup. Plutôt réservée, elle parle peu. Elle a replié un genou contre elle, le pied sur la chaise. Elle enroule, autour de son doigt, une de ses mèches presque blanche à cause du soleil. Son curieux chapeau est posé sur la table à côté de son verre. De temps en temps, elle regarde au loin comme si ma présence l’ennuyait. Cela ne la rend que plus attirante. L’après-midi est passée très vite… Je vais leur donner mon numéro de téléphone ; je n’ai rien à perdre après tout ! J’ai gagné mon pari. Peut-être serons-nous amenés à nous revoir cette semaine…

Il est tard à présent. Je suis seul. Le soleil se couche à l’horizon. Il rougeoie, embrase le ciel tel un incendie de forêt. Le souffle du vent fait onduler les branches des tamaris le long de la promenade. La marée monte. J’ai transféré la photo que j’ai prise des jeunes filles sur mon ordinateur portable. Elle est superbe. Aucun défaut. Juliette et Manon se sont prêtées au jeu mieux que je ne pouvais m’y attendre. Elles ont insisté pour que je les prenne plusieurs fois en photo, posant, minaudant devant l’appareil comme si j’étais un photographe de mode. J’ai choisi la plus belle pour l’envoyer à Alice. Celle où je les ai surprises au début… Manon fixe la mer d’un air rêveur, son chapeau bleu incliné sur le côté. Juliette, quant à elle, est tournée vers son amie et sourit, mutine. J’écris un mail à ma sœur auquel je joindrai cette photo. Je serais curieux de voir sa tête demain quand elle l’ouvrira. Ah ! Alice !… Je t’aime de tout mon cœur et de toute mon âme. Pour toi, je ferais vraiment n’importe quoi !

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