Avr 13 2018

Comment un bon bol de dioxyde de carbone peut faire du bien.

 

Les beaux jours sont là. Après des mois d’hibernation, de confinement auprès des radiateurs, on sort enfin dans la rue. Aux terrasses des cafés, au bord même des artères, les quidams respirent le bon air de Paris, sirotant quart d’eau minérale ou bien jus de fruits frais, tandis que les motos leur crachent une fumée noire au visage. Premiers rayons de soleil, premières escapades dans la capitale depuis des lustres, à cause du printemps tardif. On fait fi de la pollution, pourvu que la lumière soit !

 

Les platanes étalent leurs branches couvertes de bourgeons verts au-dessus de la chaussée. Non loin, l’église Saint-Augustin étincelle sous l’astre. Blanche et or, elle vient d’être rénovée. Sa rosace est éblouissante. La dernière fois que je l’avais vue, elle cachait sa crasse sous les échafaudages. Une éternité…

Depuis, il y a eu les nuits sans lune, l’enfermement autour du berceau chéri. L’immobilisme. L’attente. Les beaux jours sont enfin arrivés, et avec, l’espoir de revivre peut-être. Étourdie par le grondement des voitures, c’est en prisonnière libérée que je contemple le grouillement de la circulation, la course des passants pressés. Un sourire aux lèvres, je caresse mon butin.

Dans mes poches, des pierres aux mille nuances de bleu : je viens de les acheter dans la caverne d’Ali Baba. Une boutique au fond d’une cour, rutilante de gemmes multicolores, dont le nom étrange résonne à mes oreilles : cyanite, calcédoine, lapis et tourmaline.

 

 

 

 

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Avr 02 2018

Pourquoi les diplodocus n’ont plus de tête.

Il y a fort longtemps que je n’ai pas vu le sculpteur sur ses échafaudages. Jadis, qu’il pleuve, neige ou qu’il vente, on l’entendait tailler la pierre à petits coups secs. Chaque année, une nouvelle sculpture ornait le chemin de halage. C’était un lieu étrange que cette traverse bordé de blocs de calcaire en attente. Peu fréquenté, lorsqu’on le prolongeait, on parvenait jusqu’à une écluse en cul de sac. Plus loin, il y avait ce tunnel à péniches, impraticable, et l’autre tunnel, le sombre, le sourd, que j’ai emprunté plusieurs fois à vélo, avant que de grandes portes n’en interdisent l’accès. Une ancienne voie de chemin de fer…

Pour accéder au lieu, je traversais les forêts dénudées dont les troncs poussaient entre les mares monotones. Il y avait de la brume en hiver, et les péniches s’accrochaient aux berges. En été, elles partaient à l’aventure, laissant des pontons vides.

 

Je me demandais souvent ce qui allait surgir du calcaire, sous le ciseau du sculpteur : enfants timides, femmes charnues, ou bien monstres marins ? Hommes à tête d’oiseau ? Et puis le burin s’activait ; les lézards, les poissons, les sirènes à deux queues, se libéraient de la pierre.

Au fil des ans, les silhouettes se sont étirées, ont pris leur envol, tête dans les nuages, et moi j’y voyais des diplodocus. Entre les herbes, parmi les ronces, les corps figés, trapus, des premières statues se sont couverts de mousse. Sous le soleil, luisaient les traces argentées laissées par les escargots sur la pierre.

 

Un jour, le champ a été encerclé de tôle. Les monstres d’aciers se sont activés ; ils ont soulevé les monstres de pierre. Promesses de balades à venir, une passerelle enjamberait bientôt le fleuve. La boue, les graviers, se sont accumulés. Le chemin a été détourné, le champ, rogné. Il y a eu la canicule, puis les inondations, la neige aussi. Le chantier a pris du retard. Bientôt six mois depuis la date annoncée de la fin des travaux.

Un diplodocus a perdu la tête. Elle git dans l’herbe, à présent. Et personne ne songe plus à elle.

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Mar 21 2018

Pourquoi j’ai bien fait de garder mon sapin de Noël jusqu’en mars.

Ce week-end, le moment était venu. Je m’étais dit que j’allais enfin prendre mon courage à deux mains et remonter les boîtes en carton dans lesquelles, courant janvier, je range habituellement mes boules de Noël. Diverses occupations m’en ont encore empêché. Entre le frigo à remplir et le linge à plier, impossible de trouver le temps de démonter mon sapin.

Et puis ce matin, le ciel bouché, le manteau blanc sur la pelouse en ouvrant mes volets, m’ont confirmé que j’avais bien fait de ne pas le ranger. C’est toujours agréable d’avoir un peu de réconfort quand le printemps fait grève.

Les primevères avaient bien commencé pourtant, les camélias, les jonquilles. Il faisait presque beau, les températures s’étaient radoucies. Tout s’est arrêté d’un seul coup vendredi dernier. Demi-tour, robes et sandales, c’est pas demain la veille qu’on se promènera en bras de chemise dans les rues.

En marchant sur les trottoirs, une curieuse neige vole dans les airs : ce sont les pétales des pruniers du Japon. Ils se déposent sur le tapis blanc, se confondent avec le givre. La bise glace mes joues. Je suis emmitouflée pour me rendre en centre-ville. Seul le museau de ma petite dépasse de la couverture dans laquelle je l’ai enroulée. Elle dort contre mon sein.

J’ai en tête une couleur, en bouche, une saveur. L’envie est irrépressible. J’en salive d’avance. Voilà le lien entre Noël et Pâques ! Une seule odeur, sombre, poivrée, délicieuse. Une seule couleur, une même saveur. Je presse le pas.

Enfin, l’objet de mon désir se dessine à travers la vitrine, au milieu des dragées pastel, des sucres vanillés, des guimauves et des pâtes de fruits. Je rentre dans le magasin, paye et rebrousse chemin tandis que le soir tombe.

Chez moi, j’allume une bougie à la cannelle ; je branche la guirlande électrique et je m’installe à côté de la cheminée, en croquant l’oreille de mon lapin de Pâques en chocolat.

 

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Mar 15 2018

Pourquoi j’ai toujours mon sapin de Noël en mars.

Quinze mars. Dans mon salon, au pied de la cheminée, se dresse mon sapin de Noël en plastique. Je ne me résous pas à le démonter. La grisaille, les tempêtes de neige, le froid galopant, ont repoussé sans cesse le moment où j’enlèverais les étoiles dorées, les boules en verre, les pommes de pin, la guirlande, qui confèrent ce côté douillet à mon intérieur quand je m’allonge pour la sieste avec un bon livre.

Dans les jardins, pas un bourgeon. Pas une fleur. Et je devrais ranger le seul objet qui me fasse aimer l’hiver ? Qui égaye chacune de mes soirées, quand la nuit tombe ? Je l’ai pris en plastique. C’est bien pour défier le temps. Pas d’aiguilles au sol qui m’inciterait à débarrasser le salon dès l’Épiphanie. Rien ne presse. Pâques est dans deux semaines. Les employés municipaux, ce matin, viennent tout juste de décrocher les illuminations de Noël au-dessus de la chaussée, en centre-ville. On ne les allume plus depuis la mi-janvier, mais à cause des intempéries, on avait autre chose à faire.

Je me souviens du jour de décembre où nous avons ressorti les cartons aux précieuses boules, celles que je collectionne depuis des années et dans lesquelles se reflètent les meubles du salon : celles en verre bleuté, aux motifs en plumes de paon, les blanches à strass rapportées d’un voyage à Prague, les vertes à sequin achetées dans un magasin disparu depuis, à Paris. Et puis les anges pailletés, les guirlandes en perles, les plumes, les pommes de pin dorées. C’était un samedi… Je m’en rappelle. Je n’avais pas été capable d’accrocher les décorations aux branches. J’étais trop lourde, trop ronde.

 

Est-ce pour graver ce jour à jamais que je suis incapable d’en finir avec Noël, à neuf jours du printemps ? La lune était si belle, cette nuit-là, par-delà la crête des arbres, près de l’hôpital. Un croissant rouge à l’horizon.

Dans le reflet d’une boule, un berceau vit désormais, à côté du sapin.

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Mar 20 2012

Mardi 20 mars 2012

« Une ruine coquille vide
Pleure dans son tablier
Les enfants qui jouent autour d’elle
Font moins de bruit que des mouches.

La ruine s’en va à tâtons
Chercher ses vaches dans un pré
J’ai vu le jour je vois cela
Sans en avoir honte.

Il est minuit comme une flèche
Dans un coeur à la portée
Des folâtres lueurs nocturnes
Qui contredisent le sommeil. » 

Paul Eluard

 

Poulenc et Eluard, ce soir, en clin d’œil. Je ne connaissais pas ce chant… Je ne savais pas que les vaches et les ruines s’étaient déjà donné rendez-vous… Baume musical, paix. Égarée sous le ciel de printemps criblé d’étoiles, Vénus et Jupiter l’une au dessus de l’autre, derrière le tilleul, dans l’entrelacs des branches encore nues, à peine bourgeonnantes, je contemplais l’avenir sans savoir où mes pas me porteraient.

J’allai au fond du parc, trébuchant dans les primevères, suivant le chat blanc. Lui seul connaissait. Il a enroulé sa queue soyeuse autour des deux jeunes marronniers, sous les bouleaux, près du cerisier. Il m’a regardé en ronronnant, m’a fait de ses yeux ronds : « Non, tu n’es pas seule… La violence… refuse-la… Moi seul, je sais qui tu es… Arrête et suis-moi ! »

Alors il s’est enfoncé dans le terrier abandonné par les renards et je l’ai attendu. Toute la nuit. Tout le jour. Puis le surlendemain… Encore un jour… Une semaine a passé. Un mois, puis un autre. L’été est revenu. L’été et ses cerises, ses orages, ses pluies diluviennes. Je me nourrissais des fruits tombés. Je n’avais qu’à tendre la main pour me sustenter. Des noix, des pommes, des glands aussi.

Je me lavais à l’eau du réservoir. Je me roulais en boule pour dormir la nuit. Toujours rien. Le chat avait disparu mais je savais qu’il reviendrait. A l’automne, j’attendais toujours. Je prenais racine. Je n’avais plus que la peau sur les os et mes phalanges s’allongeaient. Elles creusaient le sol, s’enfonçaient à la recherche de nourriture car les fruits ne suffisaient plus. Mes cheveux sont tombé, mes bras se sont durcis, mon ventre s’est solidifié. Mon nombril s’est élargi. J’aurais pu passer la main à travers mon corps, si j’avais pu bouger.


Un jour, un flocon de neige a fondu sur l’écorce ridée de mon visage. Ma langue craquelée s’est étirée pour boire la glace qui tombait du ciel. Un manteau blanc a recouvert l’herbe rase. Et c’est pour cela que je ne l’ai pas vu. Je l’ai senti. Je l’ai senti au creux de mes entrailles, chaud, lové, et il a miaulé en ronronnant : « Je ne t’ai jamais oubliée. Je suis allé de l’autre côté de la Terre. Regarde… »

Une statue du Bouddha, un doigt sur ses lèvres de pierre, était posée à côté du tronc formé par mes jambes.

 

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Mar 11 2012

Dimanche 11 mars 2012

C’était la fin d’un monde. D’une ère noire, sans foi ni loi. Il n’y avait plus d’humains. Tous éradiqués de la surface du Globe. Des robots, oui, des animaux aussi. Mais plus d’hommes. Il était nécessaire que la vie se perpétue, et comme la Nature a horreur du vide, les espèces se créaient au gré de rencontres fortuites.

 

Un rhinocéros, un dromadaire et un robot marchaient le long d’un fleuve. Ils avançaient sans but, dans la lumière, au bord de l’onde pure, près des docks abandonnés. Ils suivaient les rails enfoncés dans le sol, respirant les parfums d’iode et de mimosas en fleurs. La vie coulait en eux ; elle palpitait au creux de leurs reins, se glissait dans leurs veines, faisait battre leur organes en un roulement sourd. Pas après pas, la mécanique de leur corps grinçait, chuintait et cette musique étrange montait, emplissait les airs, se mêlant aux chants d’oiseaux.

 

Le vent emportait les pollens, soufflait sur le chemin bordé d’ajoncs et caressait leurs flancs. Bientôt, ils arrivèrent aux abords d’une ruine, carcasse vide, vestige d’où s’échappaient des nuées de corbeaux, lèpre d’ébène dans le ciel azur. Trois vaches les regardèrent passer en souriant. Elles étaient belles, frisées, sensuelles. Elles clignèrent de l’œil, coquines, et leur indiquèrent le portail de la demeure. Le dromadaire entra en premier. Les murs vibrèrent quand ce fut le tour du rhinocéros et du robot. Ils s’allongèrent à même le sol et goûtèrent à un repos bien mérité.

 

 

 

La nuit tomba peu à peu. Les étoiles s’allumèrent au dessus d’eux, sur la voûte céleste. Puis les vaches les rejoignirent et chacun s’accoupla avec la compagne de son choix, afin de perpétuer les espèces, de créer de nouvelles races, entrelacs de rouilles et de chairs qui pourraient repeupler les déserts et les plaines.

 

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Fév 27 2012

Lundi 27 février 2012

W4th Str. Quatre mille cinq cent cinquante quatre jours. Cent neuf mille deux cent quatre vingt seize heures. Plus de six millions de minutes… Trois cent quatre vingt treize millions de secondes environ…Chiffres. Nombres. Matière. Nous ne sommes que matière, chair, os, nerfs, soumis à la décrépitude… Zéro, un, zéro, un, zéro, un… Ordures. Pelures d’orange, sodas renversés, collant aux semelles comme du chewing-gum, arrêtes de poisson, yeux creux des chevaux cabrés dans les fontaines, statues de bronze… Plongée nocturne dans un marécage, sous la lune ronde. La fête était en bas, dans les abysses, et il fallait descendre jusqu’au fond de l’eau, ramper à travers un boyau sans fin, aux parois râpeuses. Le joueur s’est dirigé vers le marais. La fille a fait de même, de son côté.

Les odeurs de sueur aigre, de pourriture, montaient des containers tandis que les camions poubelles ramassaient les détritus. L’eau rentrait par leurs yeux, leur bouche, par tous les orifices de leur corps mais ils s’en moquaient car le temps ne compte pas pour eux, au fond de l’océan. La foule compacte, la voix rauque de cette chanteuse de blues, les néons jaunes de la ville engloutie, l’alcool, ils s’en fichaient. Ils s’en fichaient parce qu’ils portaient leur jeunesse comme un collier de plomb, pareils à des galériens enchaînés au fond de la cale d’un bateau qui coule.

Quand leurs yeux se croisèrent, le joueur s’est arrêté. Il a pris son ballon, s’est approché. La fille s’est agrippée au grillage. Pas un mot. Les sirènes, les joueurs de jazz, les fous dans la nuit, se sont tus. Silence. Il lui a tendu son ballon. Elle avait soif. Soif de mots, soif de paroles. Mais il lui a dit de patienter.

– Prends ce ballon, je t’apprendrai à tarir ta soif, joue ! Viens avec moi. N’aie pas peur…

La fille est entrée dans le carré grillagé. Elle a tapé, tapé le ballon contre l’asphalte. A écouté le rythme, les rebonds sur le sol. A fermé les yeux. Fermé sa bouche. Arraché sa langue. L’a avalée. Muette. Pour écouter la musique. Pour oublier la soif.

Elle a accepté les roses parme, l’orgue, la toccata. Et a dansé, dansé sur Widor, dansé avec le joueur d’orgue, dansé jusqu’à l’épuisement, valsé jusqu’à en crever, autour de ce ballon qui enflait, enflait. C’était prévisible. Il a fini par éclater. Les yeux d’opale l’ont imploré, lui, le joueur, parce qu’elle ne pouvait plus parler. Un filet de sang a coulé dans le caniveau, à cause de la langue arrachée. Les passants ont fait signe aux deux joueurs, les ont salué en riant, tandis qu’ils leur servaient des mets raffinés, autour d’une table recouverte de dentelle.

 

 

A présent, derrière la porte rouge, aux crochets à viande, il y a déjà cinq pendus qui bandent. Le sixième est encore chaud, il râle en silence pendant que la fille sans langue découpe dans le gras du ventre une épaisse tranche de carne, la cuit, puis la sert aux convives. Elle rit, mutine, et enroule des bandeaux de soie sur les bouches des invités. Le silence est désormais la règle. La musique enfle, ronfle… et roulent les tambours, sonnent les trompettes, rugissent l’orgue, la fanfare, jusqu’à en déchirer les tympans. Mais tous se taisent et se figent. Le charme opère. Le dessert était empoisonné. Pour le bien des invités.

D’abord, les doigts des gens se changent en marbre, puis leurs épaules, puis les troncs, les jambes. Le sang ne coule plus dans leurs veines. Ainsi, ils ne pourriront pas. Grâce à leurs hôtes, ils ne subiront plus le temps, les heures, les minutes, les secondes… Bientôt, des statues de pierre entourent la table et seuls les hôtes restent pour servir encore et encore leurs invités car ils n’ont pas mangé, eux. La pourriture, ils s’en moquent.

Alors ils se saisissent du ballon et frappent entre les corps, se jettent contre le grillage, continuent la partie sans eux, sans jamais se parler, sans jamais échanger, à la lueur sanglante d’un lampadaire qui vient de s’allumer.

 

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Nov 13 2011

Vendredi 11 novembre 2011

Cette nuit, j’étais moi et j’étais autre. Je ne sais plus… Des tours à l’infini, un port vénitien, des docks et de la poussière d’or à l’horizon.  Un sentiment de perte et d’oubli. J’étais égarée mais il n’y avait personne pour m’indiquer le chemin aux aiguilles des horloges alors  je me suis enfoncée dans les ruelles. Était-ce la façade aux coquillages sacrés de cette ville au milieu du désert ? Entre les arcades séculaires, sous les ponts de pierre ? Seule, frissonnant dans la nuit, sous les arches, admirant le baptistère, égrenant dans ma bouche les raisins gelés ? Il y avait un joueur de harpe dans ma jeunesse au coin d’une place qui pleurait les amours futures,  celles qui n’existent que dans les songes,  celles qui allaient me perdre parmi les étoiles.

L’odeur du jasmin était forte, entêtante, et ma chevelure s’agrippait aux épines des buissons jaillissant des murs, entre les cascades pourpres des bougainvilliers. J’en coupais des mèches au fur et à mesure parce que les murs se rapprochaient et que j’avançais en me débattant.

Une porte s’est ouverte non loin d’une artère. Il y avait un ascenseur menant sous les toits épurés. Au dernier étage, une pièce aux parois de briques et sur ces murs, des centaines de photographies. Des images anciennes, sépias, fantômes d’un autre temps. Costumes de foire, chapeaux à fleurs, ombrelles. Sourires figés le temps d’une pose. Toujours les mêmes visages. Regards ailleurs, insouciance… Herbes sèches d’une fin d’été tragiquement douce.

 

 

D’une photo à l’autre, un enfant-loup me nargue, le front barré d’une mèche blonde, les yeux bridés. Dans les miroirs, ses yeux d’acier étirés vers les tempes se démultiplient, courent à l’infini. Je m’approche. Deux traits fins au pinceau, des pommettes hautes. Il se moque. Je ne peux détacher mon regard de ces pupilles claires, indéfinissables, dans lesquelles on lit cette supériorité crâne propre aux beaux enfants. Est-ce moi ? D’une œuvre à l’autre, il grandit, se métamorphose. Ses yeux s’élargissent, s’allongent vers les oreilles. Son front se couvre de duvet, ses dents poussent.

J’ai peur. Je me débats. Je mens. Je ne dors plus. Je dis la vérité. Je meurs. D’un claquement de mâchoire, il fouille ma poitrine, dévore mon cœur, l’avale et recrache les os.

Je suis moi et je suis autre. Le sang macule le sol ;  les tranchées s’ouvrent dans la boue noire des illusions.

Rêves avortés, songes sanglants, lames brutes, cris des corps qu’on arrachait au loin sous les bombes. Pensées mortes de nos désirs inavoués. J’avais cru, je pensais que tu ne survivrais pas, Spectre ! Je croyais cette plaie refermée, se disait-elle. Et tu apparais de nouveau pour m’ouvrir la gorge. Éternelles variations sur un même recommencement. Mêmes yeux tristes  dans mon rêve, maisons creusées dans le roc, cavernes de stuc. Lilith, tu es revenue.

Elle avait voulu prévenir ce nouvel assaut de l’Ennemi dans le vent du désert qui soufflait, hurlait. Elle avait enfilé la cuirasse, enfermé son cœur dans une cage, perdu son âme. Abnégation veinée de mort… Au loin, la mitraille éclatait, les obus massacraient les soldats.

« Et je pensais aux fleuves, aux méandres somptueux poudrés d’aurores, à ces incantations dans les champs de trèfle, au jasmin dont les pétales avaient été cousus de ronces. Ma chair ouverte afin de replacer l’os. »

 

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Nov 03 2011

Jeudi 3 novembre 2011.

A toi…

Trois ans… Trois longues années. C’était un jour gris, semblable à celui-ci. Un trois novembre… La pluie tombait sans discontinuer sur la ville, depuis mon arrivée imprévue, deux jours auparavant. Personne ne prononçait un mot. Personne ne savait. Tu leur avais tout caché.

En cette fin d’été, nous avions passé de doux moments et durant nos heures complices, j’avais goûté le bonheur d’être à tes côtés, parmi les géraniums et les citronniers. Tu m’avais parlé comme jamais. Tu m’avais dévoilée ta vie. A l’ombre des cèdres, nous avions ri et je t’avais serrée dans mes bras. Rien ne transparaissait de ton mal. J’avais cru qu’il y aurait d’autres moments comme ceux-là dans le futur.  Ta joie inexplicable, ta gaité, ton entrain. En temps ordinaire, tu étais si sombre et si mystérieuse !

Durant une semaine, tu t’es activée ; tu m’as servie comme une princesse alors que je ne voulais pas que tu te donnes ce mal. Tu ne me demandais rien et c’est avec insistance que je te prenais le balai des mains pour t’aider.  Mais tu ne pouvais t’empêcher de cuisiner. Cailles aux raisins, blettes fondantes au beurre, lomo, fricassée de poivrons, tu étais toujours derrière les fourneaux, comme quand j’étais enfant, comme si de rien n’était. Après le repas, nous reprenions le récit de ta vie et les après-midis s’écoulaient tandis que tu berçais ton chat, que tu le câlinais. Un nourrisson. Toi qui en avais tenu tellement contre ta poitrine, des gosses. Tes gosses.

Tu m’avais appris, pour ta mère. Son décès à ta naissance, l’abandon de ton père.  Elle avait seulement vingt ans. Les actes de mariage, par la suite, m’ont révélés qu’elle te portait depuis cinq mois avant que ton père ne l’épouse. Autres temps, autres mœurs. Et puis tu m’avais raconté les secrets, l’Exode, la rencontre avec Luis. Les faits cachés, tu me les avais dévoilés. Les descentes de flic, la ZUP, les mystères… L’ ETA. Parce que je t’écoutais. Tu souriais toujours, une lumière dans les yeux… Je t’avais filmée : tu me l’avais permis. Tu étais tellement belle. Je n’enregistrais pas quand cela devenait trop intime. Mais je n’ai rien oublié.

La semaine s’est achevée, et pour la première fois, tu ne m’as pas accompagnée à la gare. Une ombre a passé. « Laisse, allez, va-t-en ! » m’as-tu fait. J’ai insisté : « A bientôt, je reviens vite ! »

Mille kilomètres nous séparaient.

J’ai lu de la tristesse et aussi de la peur dans ton regard. « J’ai quelque chose dans l’estomac depuis le mois de janvier mais je ne préfère pas savoir ce que c’est ! »

Tu ne m’en avais pas parlé de la semaine. Je n’aurais jamais deviné. J’ai refusé d’y croire. Je t’ai rabrouée en riant : « C’est rien, ne t’inquiète pas ! »

Gorge nouée, vue brouillée par les larmes sur le chemin de la gare bordé de cannas rouge et or, tandis que je tirais ma valise…  Un pressentiment… et puis il y a eu cette rencontre dans le train, une âme sœur croisée le temps d’un voyage. Nous avions échangé durant tout le trajet, tellement surprises des similitudes entre nos parcours. La musique, l’art, l’écriture. Une sensibilité exacerbée, une compréhension semblable de la vie. Un courant incroyable, une sympathie immédiate. Nous avions parlé pendant six heures dans un flot continu. Rires. Elle s’appelait Agnès. Nous avions gardés nos numéros de téléphone. Je ne l’ai jamais revue. Comme si le destin se jouait de nous parfois et plaçait des gens de passage sur notre route pour ne pas penser. Sur le quai, à Montparnasse, l’émotion m’a submergée. Je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais compris.

Ensuite,  il y a eu le mariage de mon cousin auquel tu n’as pas assisté. Tout de suite après, ton hospitalisation. Au téléphone, tu ne voulais pas  que je vienne. Tu préférais que je ne te vois pas dans cet état. Et moi, je t’ai écoutée. Je faisais comme tu voulais.

Alors j’ai reçu cette lettre d’un ami, à l’époque, après lui avoir raconté la situation, ces conversations téléphoniques que nous avions, la distance, le manque, déjà : « Maintenant, qu’elle te dise qu’elle ne veuille pas que tu la voies en pareil état, c’est peut-être de sa part une façon de te protéger, et là, je crois qu’il peut y avoir fausse route. Le fait de dire qu’elle ne veut pas que TU la voies ne veut en rien dire qu’ ELLE n’aimerait pas te voir. La nuance est de taille, et la pudeur peut-être pas si importante au regard de votre lien. »

Effectivement, je n’ai plus réfléchi, c’était plus qu’un devoir. C’était impérieux. Un appel. C’était moi que tu attendais, lorsque tu murmurais au téléphone : « C’est long… Claire… C’est long… »  J’ai sauté dans le premier train.

Dans ta chambre blanche, tu m’as souri. Et tout s’est enchaîné très vite.

Le soleil se couchait à l’horizon par-delà les nuages noirs lorsque tes yeux bleus se sont ouverts en grand. Il était six heures. Je te caressais la main. Je te parlais. Ton souffle s’est arrêté. Tes pupilles se sont dilatées, happées par l’éternité.

J’ai fermé tes paupières. J’ai embrassé ton front encore chaud tandis que la plus jeune de tes filles pleurait sur ton corps. Ma tante.

Nous sommes sorties quelques instants, hébétées, puis nous t’avons veillée pendant une heure.

Je garde en secret les instants qui suivirent. On ne raconte pas ces choses-là ; elles sont trop intimes. Bach, peut-être. J’ai joué la fugue de la seconde sonate pour toi, parce que tu voulais m’entendre. En retrait, derrière un pilier de l’église.

État second pendant un mois. Le sentiment d’avoir vécu mille vies en trois semaines. Dilatation du temps… Peu de douleur sur le moment. Elle n’est venue qu’un an après, cette angoisse insidieuse, cette peine incompréhensible. Alors que j’avais été si forte sur le moment. Parce que tout a éclaté. Les liens se sont défaits, les rancœurs se sont exacerbées entre tes enfants. Je ne voulais plus de cela. Les réactions disproportionnées, le manque d’amour, de respect, d’humanité. Je ne voulais plus. Pas après ce que tu m’avais léguée. La liberté. Grâce à toi, je suis libre et je n’ai plus peur.

Je suis apaisée. Certes, tu me manques encore, ce soir… Mais ces flammes qui brillent, ces lueurs dans l’obscurité grandissante, ces bougies pour toi, en ta mémoire, je les allumerai tous les 3 novembre ma vie durant. Je t’aime…

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Oct 31 2011

Lundi 31 octobre 2011

Il y a des périodes où l’inspiration est absente parce que le lieu dans lequel on se trouve n’est pas propice à la création. Dans l’air, quelque chose d’imperceptible, d’étrange, empêche la concentration. On a beau s’y mettre chaque jour, impossible d’écrire trois lignes valant la peine d’être publiées. J’ai bien essayé pourtant la semaine passée dans la maison qui m’a vue grandir. Peine perdue.

J’ai pu écrire le premier soir, oui, encore pleine d’énergie. Et puis au fil des journées, je me suis laissée gagner par le manque d’entrain, la lassitude. Il y a des lieux où l’on ne se sent pas chez soi. Des lieux chargés d’histoires, d’émotion… Des lieux qui appartiennent au passé et dans lesquels le futur n’est pas.

Les murs suintent. On a beau repeindre, arracher les tapisseries, coller de nouveaux papiers ; par-dessous, tapis comme des esprits malins, se terrent les souvenirs, ceux que gardent les puits fleuris de chrysanthèmes… les mots longtemps tus et que l’on murmure au vent du large pour s’en débarrasser à jamais.

Il n’y a plus de regrets. Il n’y a pas eu de pincement, de larmes cachées, d’aiguillon. Il n’y en aura plus. Il m’aura fallut trois ans, trois années de deuil. En cette veille de Toussaint où ton souvenir demeure, je n’éprouve plus de peine. J’ai compris.

Tu m’as livré tes mystères au creux de la tombe. Tu m’as ouvert ton âme, tu m’as dit tes secrets – ô, pas tous, non ! Je t’ai écoutée mais je n’ai pas réalisé que c’était des adieux. Tu m’as accordée ta confiance et par cela, chargée d’un lourd fardeau. J’ai longtemps cru qu’il fallait que je relie les êtres, les gens qui pensaient t’aimer, que je rassemble les souvenirs épars. Que je comble les failles. Vanité de mes entreprises ! Tu ne me demandais rien !

Désormais, allégée de ce poids, à la veille de ton anniversaire, la tristesse n’est plus. Les passions, les attentes vaines, les délires appartiennent aux autres, qu’ils les gardent ! Les illusions, les faux-semblants, les images mentales, créées de toutes pièces, projetées sur des miroirs déformants, je ne peux ni les entretenir, ni les empêcher. Je suis résolue à n’être qu’une image pour ceux qui le veulent…

 

Pour la première fois depuis ton départ, j’aime à nouveau les nuits d’hiver, la perte brutale de lumière, l’odeur des eaux brumeuses qui coulent en bas de mon logis. Les jours qui filent, l’obscurité, ne m’angoissent plus. Je n’ai pas peur de ce qui n’est pas.

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Oct 23 2011

Dimanche 23 octobre 2011

Femme libre, toujours tu chériras la mer…

Comment ai-je pu résister à l’appel de l’Océan aussi longtemps ? Je parle de celui qui m’a vu naître. De cette plage battue par les vagues, bétonnée, vingt-et-unième arrondissement de Paris deux mois sur douze… Justement, à cause de ces mois estivaux, intenables, où je ne m’y retrouve pas. Où le bruit, la foule des touristes, ne me parlent pas. J’aime La Baule quand les maisons secondaires sont abandonnées, quand les rues sont vides et que la nuit tombe tôt. Que la plage déserte est jonchée d’algues, de coquillages et de morceaux de bois polis par le ressac. Les parfums de mon enfance, la liberté, la lumière, sont alors immuables.

Tout à l’heure, vacances d’automne obliges, week-end, l’Avenue de Gaulle était noire de monde; il y avait une circulation dense sur le Boulevard de Mer. Mais nous avons emprunté à vélo des chemins de traverse entre les villas en retrait. Les odeurs d’iode et d’humus mêlés, le cri des mouettes, le ciel d’un bleu de cinéraire, parvenaient à mes sens avec violence, force, comme si chaque atome de mon corps réclamait son dû, me reprochait  l’abandon des racines, cet arrachement à la terre natale. Je ne sais si la vie me fera quitter la grisaille pour retourner au bord de la mer car l’agitation, la vie trépidante, les nuits de Paris, me sont tout aussi chères. J’ai appris à aimer la puanteur du métro, les odeurs de pourriture et de sueur, la foule compacte aux heures de pointe, les lignes abruptes des barres d’immeubles en banlieue, l’anarchie des panneaux publicitaires plantés sauvagement, parce qu’il y a aussi la chaleur d’un bar, l’euphorie d’une nuit le long de la Seine, la surprise d’une exposition peu fréquentée et bien sûr, les amis. Et puis je me moque du futur. Si déjà je peux vivre le moment présent sans penser aux jours anciens, l’essentiel est atteint.

 

Mais il y  a peu, au moment où le soleil se couchait dans les branches du marronnier, ce moment si particulier où le ciel pâlit sans pudeur, qu’il se met à nu pour la nuit, le passé m’a saisi à la gorge. Le pincement des regrets s’est emparé de ma joie, a malaxé les souvenirs amassés, et m’a possédée une dernière fois. La  nostalgie s’est éteinte d’elle-même. J’ai réussi à mettre les peines, les craintes, les démons, dans une boite hermétique. Je l’ai déposée dans le puits du jardin et me suis jurée de ne plus l’ouvrir. Alors les promesses des jours à venir se sont élevées dans l’obscurité vaporeuse ; les ivresses, les rires, la musique, la frénésie, comme des alcools qui rendent fous, se sont cabrés. Le ciel a tourné au-dessus de ma tête et je suis tombée dans l’herbe, sur le tas de feuilles mortes qui tanguait, déjà saoule tandis que la mer au loin pénétrait mon âme.

 

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Oct 22 2011

Jeudi 20 octobre 2011

La nuit dernière, j’ai rêvé d’une forêt tropicale dans laquelle je m’étais perdue, ivre de tendresse, libre de toute attache. La lumière éclatait dans les cimes et les singes sacrés grimaçaient, masques ébahis, possédés par l’amour. Les temples s’élevaient, hiératiques, couverts d’une mousse lascive, enroulés de lianes sensuelles et moi, perdue dans la jungle, je demandais aux dieux mon chemin dans le bruissement continu des cascades.

Soudain, nos regards se croisèrent. Éclats d’ambre, joyaux d’ébène où luisaient nos âmes. Je contemplai cette face étrangement familière, humaine, figée, ces yeux si vifs . L’éternité s’ouvrait, toutes limites abolies. Les bruits s’étaient tus. Les minutes égrenèrent leur course dans le sablier profane au rythme d’un battement lancinant. Je m’approchai. Alors le cri jaillit du fond de la nuit, brutal, suraigu, déchirant. Danse des esprits simiesques dans le feu ardent, démoniaque. Le charme était rompu. J’avais cru l’espace d’une seconde voir un frère, un ami. En un instant, je fus cernée par ses semblables.

Les singes fous hurlèrent. J’avais pénétré leur sanctuaire, je devais payer. Je n’avais pas d’offrande. Ils bondirent, furieux, dévorèrent mes yeux, mes lèvres, m’enveloppèrent  dans des couronnes de fleurs de frangipanier, et versèrent des huiles odoriférantes sur mes bras nus. Leurs mains agrippaient mes cheveux, les arrachaient en souriant. Ils portaient des pagnes bleus et avaient la peau sombre. Ils m’attachèrent, me roulèrent dans de l’or tandis que l’un d’eux avançait le socle sur lequel mon corps serait fixé. Moi, statue vivante, déesse de chair, livrée en pâture aux bêtes en rut. J’avais cru au sacre, à la chasteté des prêtres. J’avais cru au triomphe de l’esprit sur la matière. Je m’étais fourvoyée.

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