Mar 20 2012

Mardi 20 mars 2012

« Une ruine coquille vide
Pleure dans son tablier
Les enfants qui jouent autour d’elle
Font moins de bruit que des mouches.

La ruine s’en va à tâtons
Chercher ses vaches dans un pré
J’ai vu le jour je vois cela
Sans en avoir honte.

Il est minuit comme une flèche
Dans un coeur à la portée
Des folâtres lueurs nocturnes
Qui contredisent le sommeil. » 

Paul Eluard

 

Poulenc et Eluard, ce soir, en clin d’œil. Je ne connaissais pas ce chant… Je ne savais pas que les vaches et les ruines s’étaient déjà donné rendez-vous… Baume musical, paix. Égarée sous le ciel de printemps criblé d’étoiles, Vénus et Jupiter l’une au dessus de l’autre, derrière le tilleul, dans l’entrelacs des branches encore nues, à peine bourgeonnantes, je contemplais l’avenir sans savoir où mes pas me porteraient.

J’allai au fond du parc, trébuchant dans les primevères, suivant le chat blanc. Lui seul connaissait. Il a enroulé sa queue soyeuse autour des deux jeunes marronniers, sous les bouleaux, près du cerisier. Il m’a regardé en ronronnant, m’a fait de ses yeux ronds : « Non, tu n’es pas seule… La violence… refuse-la… Moi seul, je sais qui tu es… Arrête et suis-moi ! »

Alors il s’est enfoncé dans le terrier abandonné par les renards et je l’ai attendu. Toute la nuit. Tout le jour. Puis le surlendemain… Encore un jour… Une semaine a passé. Un mois, puis un autre. L’été est revenu. L’été et ses cerises, ses orages, ses pluies diluviennes. Je me nourrissais des fruits tombés. Je n’avais qu’à tendre la main pour me sustenter. Des noix, des pommes, des glands aussi.

Je me lavais à l’eau du réservoir. Je me roulais en boule pour dormir la nuit. Toujours rien. Le chat avait disparu mais je savais qu’il reviendrait. A l’automne, j’attendais toujours. Je prenais racine. Je n’avais plus que la peau sur les os et mes phalanges s’allongeaient. Elles creusaient le sol, s’enfonçaient à la recherche de nourriture car les fruits ne suffisaient plus. Mes cheveux sont tombé, mes bras se sont durcis, mon ventre s’est solidifié. Mon nombril s’est élargi. J’aurais pu passer la main à travers mon corps, si j’avais pu bouger.


Un jour, un flocon de neige a fondu sur l’écorce ridée de mon visage. Ma langue craquelée s’est étirée pour boire la glace qui tombait du ciel. Un manteau blanc a recouvert l’herbe rase. Et c’est pour cela que je ne l’ai pas vu. Je l’ai senti. Je l’ai senti au creux de mes entrailles, chaud, lové, et il a miaulé en ronronnant : « Je ne t’ai jamais oubliée. Je suis allé de l’autre côté de la Terre. Regarde… »

Une statue du Bouddha, un doigt sur ses lèvres de pierre, était posée à côté du tronc formé par mes jambes.

 

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