Fév 27 2012

Lundi 27 février 2012

W4th Str. Quatre mille cinq cent cinquante quatre jours. Cent neuf mille deux cent quatre vingt seize heures. Plus de six millions de minutes… Trois cent quatre vingt treize millions de secondes environ…Chiffres. Nombres. Matière. Nous ne sommes que matière, chair, os, nerfs, soumis à la décrépitude… Zéro, un, zéro, un, zéro, un… Ordures. Pelures d’orange, sodas renversés, collant aux semelles comme du chewing-gum, arrêtes de poisson, yeux creux des chevaux cabrés dans les fontaines, statues de bronze… Plongée nocturne dans un marécage, sous la lune ronde. La fête était en bas, dans les abysses, et il fallait descendre jusqu’au fond de l’eau, ramper à travers un boyau sans fin, aux parois râpeuses. Le joueur s’est dirigé vers le marais. La fille a fait de même, de son côté.

Les odeurs de sueur aigre, de pourriture, montaient des containers tandis que les camions poubelles ramassaient les détritus. L’eau rentrait par leurs yeux, leur bouche, par tous les orifices de leur corps mais ils s’en moquaient car le temps ne compte pas pour eux, au fond de l’océan. La foule compacte, la voix rauque de cette chanteuse de blues, les néons jaunes de la ville engloutie, l’alcool, ils s’en fichaient. Ils s’en fichaient parce qu’ils portaient leur jeunesse comme un collier de plomb, pareils à des galériens enchaînés au fond de la cale d’un bateau qui coule.

Quand leurs yeux se croisèrent, le joueur s’est arrêté. Il a pris son ballon, s’est approché. La fille s’est agrippée au grillage. Pas un mot. Les sirènes, les joueurs de jazz, les fous dans la nuit, se sont tus. Silence. Il lui a tendu son ballon. Elle avait soif. Soif de mots, soif de paroles. Mais il lui a dit de patienter.

– Prends ce ballon, je t’apprendrai à tarir ta soif, joue ! Viens avec moi. N’aie pas peur…

La fille est entrée dans le carré grillagé. Elle a tapé, tapé le ballon contre l’asphalte. A écouté le rythme, les rebonds sur le sol. A fermé les yeux. Fermé sa bouche. Arraché sa langue. L’a avalée. Muette. Pour écouter la musique. Pour oublier la soif.

Elle a accepté les roses parme, l’orgue, la toccata. Et a dansé, dansé sur Widor, dansé avec le joueur d’orgue, dansé jusqu’à l’épuisement, valsé jusqu’à en crever, autour de ce ballon qui enflait, enflait. C’était prévisible. Il a fini par éclater. Les yeux d’opale l’ont imploré, lui, le joueur, parce qu’elle ne pouvait plus parler. Un filet de sang a coulé dans le caniveau, à cause de la langue arrachée. Les passants ont fait signe aux deux joueurs, les ont salué en riant, tandis qu’ils leur servaient des mets raffinés, autour d’une table recouverte de dentelle.

 

 

A présent, derrière la porte rouge, aux crochets à viande, il y a déjà cinq pendus qui bandent. Le sixième est encore chaud, il râle en silence pendant que la fille sans langue découpe dans le gras du ventre une épaisse tranche de carne, la cuit, puis la sert aux convives. Elle rit, mutine, et enroule des bandeaux de soie sur les bouches des invités. Le silence est désormais la règle. La musique enfle, ronfle… et roulent les tambours, sonnent les trompettes, rugissent l’orgue, la fanfare, jusqu’à en déchirer les tympans. Mais tous se taisent et se figent. Le charme opère. Le dessert était empoisonné. Pour le bien des invités.

D’abord, les doigts des gens se changent en marbre, puis leurs épaules, puis les troncs, les jambes. Le sang ne coule plus dans leurs veines. Ainsi, ils ne pourriront pas. Grâce à leurs hôtes, ils ne subiront plus le temps, les heures, les minutes, les secondes… Bientôt, des statues de pierre entourent la table et seuls les hôtes restent pour servir encore et encore leurs invités car ils n’ont pas mangé, eux. La pourriture, ils s’en moquent.

Alors ils se saisissent du ballon et frappent entre les corps, se jettent contre le grillage, continuent la partie sans eux, sans jamais se parler, sans jamais échanger, à la lueur sanglante d’un lampadaire qui vient de s’allumer.

 

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