Nov 13 2011

Vendredi 11 novembre 2011

Cette nuit, j’étais moi et j’étais autre. Je ne sais plus… Des tours à l’infini, un port vénitien, des docks et de la poussière d’or à l’horizon.  Un sentiment de perte et d’oubli. J’étais égarée mais il n’y avait personne pour m’indiquer le chemin aux aiguilles des horloges alors  je me suis enfoncée dans les ruelles. Était-ce la façade aux coquillages sacrés de cette ville au milieu du désert ? Entre les arcades séculaires, sous les ponts de pierre ? Seule, frissonnant dans la nuit, sous les arches, admirant le baptistère, égrenant dans ma bouche les raisins gelés ? Il y avait un joueur de harpe dans ma jeunesse au coin d’une place qui pleurait les amours futures,  celles qui n’existent que dans les songes,  celles qui allaient me perdre parmi les étoiles.

L’odeur du jasmin était forte, entêtante, et ma chevelure s’agrippait aux épines des buissons jaillissant des murs, entre les cascades pourpres des bougainvilliers. J’en coupais des mèches au fur et à mesure parce que les murs se rapprochaient et que j’avançais en me débattant.

Une porte s’est ouverte non loin d’une artère. Il y avait un ascenseur menant sous les toits épurés. Au dernier étage, une pièce aux parois de briques et sur ces murs, des centaines de photographies. Des images anciennes, sépias, fantômes d’un autre temps. Costumes de foire, chapeaux à fleurs, ombrelles. Sourires figés le temps d’une pose. Toujours les mêmes visages. Regards ailleurs, insouciance… Herbes sèches d’une fin d’été tragiquement douce.

 

 

D’une photo à l’autre, un enfant-loup me nargue, le front barré d’une mèche blonde, les yeux bridés. Dans les miroirs, ses yeux d’acier étirés vers les tempes se démultiplient, courent à l’infini. Je m’approche. Deux traits fins au pinceau, des pommettes hautes. Il se moque. Je ne peux détacher mon regard de ces pupilles claires, indéfinissables, dans lesquelles on lit cette supériorité crâne propre aux beaux enfants. Est-ce moi ? D’une œuvre à l’autre, il grandit, se métamorphose. Ses yeux s’élargissent, s’allongent vers les oreilles. Son front se couvre de duvet, ses dents poussent.

J’ai peur. Je me débats. Je mens. Je ne dors plus. Je dis la vérité. Je meurs. D’un claquement de mâchoire, il fouille ma poitrine, dévore mon cœur, l’avale et recrache les os.

Je suis moi et je suis autre. Le sang macule le sol ;  les tranchées s’ouvrent dans la boue noire des illusions.

Rêves avortés, songes sanglants, lames brutes, cris des corps qu’on arrachait au loin sous les bombes. Pensées mortes de nos désirs inavoués. J’avais cru, je pensais que tu ne survivrais pas, Spectre ! Je croyais cette plaie refermée, se disait-elle. Et tu apparais de nouveau pour m’ouvrir la gorge. Éternelles variations sur un même recommencement. Mêmes yeux tristes  dans mon rêve, maisons creusées dans le roc, cavernes de stuc. Lilith, tu es revenue.

Elle avait voulu prévenir ce nouvel assaut de l’Ennemi dans le vent du désert qui soufflait, hurlait. Elle avait enfilé la cuirasse, enfermé son cœur dans une cage, perdu son âme. Abnégation veinée de mort… Au loin, la mitraille éclatait, les obus massacraient les soldats.

« Et je pensais aux fleuves, aux méandres somptueux poudrés d’aurores, à ces incantations dans les champs de trèfle, au jasmin dont les pétales avaient été cousus de ronces. Ma chair ouverte afin de replacer l’os. »

 

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