Nov 03 2011

Jeudi 3 novembre 2011.

A toi…

Trois ans… Trois longues années. C’était un jour gris, semblable à celui-ci. Un trois novembre… La pluie tombait sans discontinuer sur la ville, depuis mon arrivée imprévue, deux jours auparavant. Personne ne prononçait un mot. Personne ne savait. Tu leur avais tout caché.

En cette fin d’été, nous avions passé de doux moments et durant nos heures complices, j’avais goûté le bonheur d’être à tes côtés, parmi les géraniums et les citronniers. Tu m’avais parlé comme jamais. Tu m’avais dévoilée ta vie. A l’ombre des cèdres, nous avions ri et je t’avais serrée dans mes bras. Rien ne transparaissait de ton mal. J’avais cru qu’il y aurait d’autres moments comme ceux-là dans le futur.  Ta joie inexplicable, ta gaité, ton entrain. En temps ordinaire, tu étais si sombre et si mystérieuse !

Durant une semaine, tu t’es activée ; tu m’as servie comme une princesse alors que je ne voulais pas que tu te donnes ce mal. Tu ne me demandais rien et c’est avec insistance que je te prenais le balai des mains pour t’aider.  Mais tu ne pouvais t’empêcher de cuisiner. Cailles aux raisins, blettes fondantes au beurre, lomo, fricassée de poivrons, tu étais toujours derrière les fourneaux, comme quand j’étais enfant, comme si de rien n’était. Après le repas, nous reprenions le récit de ta vie et les après-midis s’écoulaient tandis que tu berçais ton chat, que tu le câlinais. Un nourrisson. Toi qui en avais tenu tellement contre ta poitrine, des gosses. Tes gosses.

Tu m’avais appris, pour ta mère. Son décès à ta naissance, l’abandon de ton père.  Elle avait seulement vingt ans. Les actes de mariage, par la suite, m’ont révélés qu’elle te portait depuis cinq mois avant que ton père ne l’épouse. Autres temps, autres mœurs. Et puis tu m’avais raconté les secrets, l’Exode, la rencontre avec Luis. Les faits cachés, tu me les avais dévoilés. Les descentes de flic, la ZUP, les mystères… L’ ETA. Parce que je t’écoutais. Tu souriais toujours, une lumière dans les yeux… Je t’avais filmée : tu me l’avais permis. Tu étais tellement belle. Je n’enregistrais pas quand cela devenait trop intime. Mais je n’ai rien oublié.

La semaine s’est achevée, et pour la première fois, tu ne m’as pas accompagnée à la gare. Une ombre a passé. « Laisse, allez, va-t-en ! » m’as-tu fait. J’ai insisté : « A bientôt, je reviens vite ! »

Mille kilomètres nous séparaient.

J’ai lu de la tristesse et aussi de la peur dans ton regard. « J’ai quelque chose dans l’estomac depuis le mois de janvier mais je ne préfère pas savoir ce que c’est ! »

Tu ne m’en avais pas parlé de la semaine. Je n’aurais jamais deviné. J’ai refusé d’y croire. Je t’ai rabrouée en riant : « C’est rien, ne t’inquiète pas ! »

Gorge nouée, vue brouillée par les larmes sur le chemin de la gare bordé de cannas rouge et or, tandis que je tirais ma valise…  Un pressentiment… et puis il y a eu cette rencontre dans le train, une âme sœur croisée le temps d’un voyage. Nous avions échangé durant tout le trajet, tellement surprises des similitudes entre nos parcours. La musique, l’art, l’écriture. Une sensibilité exacerbée, une compréhension semblable de la vie. Un courant incroyable, une sympathie immédiate. Nous avions parlé pendant six heures dans un flot continu. Rires. Elle s’appelait Agnès. Nous avions gardés nos numéros de téléphone. Je ne l’ai jamais revue. Comme si le destin se jouait de nous parfois et plaçait des gens de passage sur notre route pour ne pas penser. Sur le quai, à Montparnasse, l’émotion m’a submergée. Je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais compris.

Ensuite,  il y a eu le mariage de mon cousin auquel tu n’as pas assisté. Tout de suite après, ton hospitalisation. Au téléphone, tu ne voulais pas  que je vienne. Tu préférais que je ne te vois pas dans cet état. Et moi, je t’ai écoutée. Je faisais comme tu voulais.

Alors j’ai reçu cette lettre d’un ami, à l’époque, après lui avoir raconté la situation, ces conversations téléphoniques que nous avions, la distance, le manque, déjà : « Maintenant, qu’elle te dise qu’elle ne veuille pas que tu la voies en pareil état, c’est peut-être de sa part une façon de te protéger, et là, je crois qu’il peut y avoir fausse route. Le fait de dire qu’elle ne veut pas que TU la voies ne veut en rien dire qu’ ELLE n’aimerait pas te voir. La nuance est de taille, et la pudeur peut-être pas si importante au regard de votre lien. »

Effectivement, je n’ai plus réfléchi, c’était plus qu’un devoir. C’était impérieux. Un appel. C’était moi que tu attendais, lorsque tu murmurais au téléphone : « C’est long… Claire… C’est long… »  J’ai sauté dans le premier train.

Dans ta chambre blanche, tu m’as souri. Et tout s’est enchaîné très vite.

Le soleil se couchait à l’horizon par-delà les nuages noirs lorsque tes yeux bleus se sont ouverts en grand. Il était six heures. Je te caressais la main. Je te parlais. Ton souffle s’est arrêté. Tes pupilles se sont dilatées, happées par l’éternité.

J’ai fermé tes paupières. J’ai embrassé ton front encore chaud tandis que la plus jeune de tes filles pleurait sur ton corps. Ma tante.

Nous sommes sorties quelques instants, hébétées, puis nous t’avons veillée pendant une heure.

Je garde en secret les instants qui suivirent. On ne raconte pas ces choses-là ; elles sont trop intimes. Bach, peut-être. J’ai joué la fugue de la seconde sonate pour toi, parce que tu voulais m’entendre. En retrait, derrière un pilier de l’église.

État second pendant un mois. Le sentiment d’avoir vécu mille vies en trois semaines. Dilatation du temps… Peu de douleur sur le moment. Elle n’est venue qu’un an après, cette angoisse insidieuse, cette peine incompréhensible. Alors que j’avais été si forte sur le moment. Parce que tout a éclaté. Les liens se sont défaits, les rancœurs se sont exacerbées entre tes enfants. Je ne voulais plus de cela. Les réactions disproportionnées, le manque d’amour, de respect, d’humanité. Je ne voulais plus. Pas après ce que tu m’avais léguée. La liberté. Grâce à toi, je suis libre et je n’ai plus peur.

Je suis apaisée. Certes, tu me manques encore, ce soir… Mais ces flammes qui brillent, ces lueurs dans l’obscurité grandissante, ces bougies pour toi, en ta mémoire, je les allumerai tous les 3 novembre ma vie durant. Je t’aime…

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