Comment j’ai réussi à lire avant l’heure un Goncourt Post 1985.

La course au Goncourt, il faut l’avouer, je l’ai toujours suivie de très loin, histoire de ne pas avoir l’air bête lorsque la question fatale tombe, dans les dîners de famille : « Tu as lu le dernier *** Il a eu le Goncourt ! Il est génial… !» . 

Bref, je dois avouer mon inculture crasse : j’ai toujours lu un Prix Goncourt après son attribution, bien après, je veux dire. Au minimum dix ans… Et en faisant la liste de tous ceux que j’avais lus, réellement lus, il m’est apparu que je n’avais pas lu de Goncourt attribué après 1985. La honte. 

Depuis À l’Ombre des jeunes filles en fleurs(1919) jusqu’aux Noces Barbares(1985), j’ai dû lire une petite dizaine de Goncourt. Je pourrais même vous en dresser la liste par ordre chronologique.* Mais après, RIEN. Mea culpa.

Ainsi donc, comment en suis-je venue à lire un Goncourt avant l’heure ?

Partie chez Cultura pour acheter le dernier Trécourt ** (Vise la lune, Marilyse Trécourt, Eyrolles) -génial au passage ! Il m’a mis la pêche pour toute la semaine suivant sa lecture-, me voilà devant le futur Goncourt, sans le savoir.

Une couverture verte, un couple enlacé dans l’herbe, la fille ayant le dessus… Je remarque les baskets du garçon, les cheveux mouillés de la fille, à moitié dénudée. Il fait chaud, très chaud. Je retourne le livre et lis la quatrième de couverture. 1992. Une date qui m’intrigue. Je feuillette l’ouvrage : Smells Like Teen Spirit, la Coupe du Monde 98… L’ennui évoqué, la province, la violence, tout ceci me parle. Le style est très beau, recherché, travaillé…  « À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole ».  Cette phrase me plaît particulièrement.

Je le repose. On verra plus tard, je ne suis pas venue pour ça… et j’ai déjà plein de livres à lire.

Quelques semaines passent et me voici chez mes parents pour les vacances de la Toussaint. Je me rends dans ma librairie préférée à la recherche d’un nouveau livre. Je regarde les ouvrages, tombe à nouveau sur cette fameuse couverture verte. Ni une ni deux, ce sera celui-ci.

Hop, dans mon panier !

Dès les premières pages, j’ai été happée par l’atmosphère. J’ai plongé vingt-cinq ans en arrière. Et j’ai adoré. L’envie de quitter la province qui anime les personnages, leur désenchantement dans une décennie lourde de menaces -chômage, sida, conflits sociaux -l’évocation de détails bien spécifiques aux années 90. Je revois les images du film La Haine, de Mathieu Kassovitz, j’entends Nirvana… Et je suis entraînée par une histoire haletante : oui, j’ai enfin entre les mains un vrai page-turner !

Quelques jours plus tard, au fil de recherches internet, j’apprends avec stupeur que ce livre fait partie des quatre  derniers sélectionnés pour le Goncourt. Je regarde la liste. Et m’en désintéresse : puisque nous allons fêter le centenaire de la Grande Guerre, c’est Diop qui l’aura. C’est évident.

Mercredi 7 novembre à treize heures, le verdict tombe : c’est Nicolas Mathieu pour Leurs enfants après eux qui l’emporte.

Au fond de moi, je glousse : j’ai enfin réussi à lire un Goncourt post 1985 avant l’heure ! Mais je ne le sais pas encore.


** Vise la lune, Marilyse Trécourt, Eyrolles, 2018.

* Liste de tous les Goncourt que j’ai lus, par ordre chronologique d’attribution :

À L’Ombre des jeunes filles en fleurs, Proust (1919) ; La Condition humaine, Malraux (1933) ; Le Rivage des Syrtes, Gracq (1951) ; Les Racines du ciel, Gary (1956) ; Le Roi des aulnes, Tournier (1970) ; La Vie devant soi, Ajar mis pour Gary, (1975) ; L’Amant, Duras (1984) ; Les Noces barbares, Queffélec (1985). Et bien sûr, Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, (2018)…

 

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