Pourquoi les diplodocus n’ont plus de tête.

Il y a fort longtemps que je n’ai pas vu le sculpteur sur ses échafaudages. Jadis, qu’il pleuve, neige ou qu’il vente, on l’entendait tailler la pierre à petits coups secs. Chaque année, une nouvelle sculpture ornait le chemin de halage. C’était un lieu étrange que cette traverse bordé de blocs de calcaire en attente. Peu fréquenté, lorsqu’on le prolongeait, on parvenait jusqu’à une écluse en cul de sac. Plus loin, il y avait ce tunnel à péniches, impraticable, et l’autre tunnel, le sombre, le sourd, que j’ai emprunté plusieurs fois à vélo, avant que de grandes portes n’en interdisent l’accès. Une ancienne voie de chemin de fer…

Pour accéder au lieu, je traversais les forêts dénudées dont les troncs poussaient entre les mares monotones. Il y avait de la brume en hiver, et les péniches s’accrochaient aux berges. En été, elles partaient à l’aventure, laissant des pontons vides.

 

Je me demandais souvent ce qui allait surgir du calcaire, sous le ciseau du sculpteur : enfants timides, femmes charnues, ou bien monstres marins ? Hommes à tête d’oiseau ? Et puis le burin s’activait ; les lézards, les poissons, les sirènes à deux queues, se libéraient de la pierre.

Au fil des ans, les silhouettes se sont étirées, ont pris leur envol, tête dans les nuages, et moi j’y voyais des diplodocus. Entre les herbes, parmi les ronces, les corps figés, trapus, des premières statues se sont couverts de mousse. Sous le soleil, luisaient les traces argentées laissées par les escargots sur la pierre.

 

Un jour, le champ a été encerclé de tôle. Les monstres d’aciers se sont activés ; ils ont soulevé les monstres de pierre. Promesses de balades à venir, une passerelle enjamberait bientôt le fleuve. La boue, les graviers, se sont accumulés. Le chemin a été détourné, le champ, rogné. Il y a eu la canicule, puis les inondations, la neige aussi. Le chantier a pris du retard. Bientôt six mois depuis la date annoncée de la fin des travaux.

Un diplodocus a perdu la tête. Elle git dans l’herbe, à présent. Et personne ne songe plus à elle.

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